Les discours champignaciens prononcés lors des cérémonies du Grand Prix

Année

Titre

Auteur

1988

Le Grand Prix du Maire de Champignac 1988: une grande cuvée!

le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

1989

Savoir ne sert à rien si l'on n'est pas foutu de le dire

un représentant des grands médias de prestige

1989

L'année champignacienne 1989

le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

1990

Le fardeau subtil de l'honneur d'une statuette

l'Arbitre des Elégances de l'Institut pour la Promotion de la Distinction

1990

L'année champignacienne 1990

le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

1991

La voie de Parménide à Pidoux

le Zoïle des Lettres

1991

L'année champignacienne 1991

le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

1992

Être et Dire sont un

le Zoïle des Lettres

1992

L'année champignacienne 1992

le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

1993

Les petits, les obscurs, les sans-grade

le Zoïle des Lettres

1993

L'année champignacienne 1993

le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

1994

Matin du Champignacien

l'Arbitre des Elégances de l'Institut pour la Promotion de la Distinction

1994

L'année champignacienne 1994

le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

1995

Problèmes de l'emmental aujourd'hui

un éminent spécialiste suisse romand et européen de la question

1995

Courteline et Internet

John Henri Benest-Berney, amodiateur

1995

L'année champignacienne 1995

le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

1996

Le fonds Rochat, précurseur du Grand Prix du Maire de Champignac

le Zoïle des Lettres

1996

L'année champignacienne 1996

le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

1997

Taxonomie champignacienne

Arsène Brodequin, endimanché

1997

L'année champignacienne 1997

le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

1998

Une unité de mesure à la taille de l'homme

Marcel Appennzzell, sociologue de terrain

1998

L'année champignacienne 1998

le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

1999

C'est en allant Saint-Claude qu'en même temps j'allais à saint Claude

Daniel Rausis

1999

Le vote de tous les complots

John Henri Benest-Berney, amodiateur

1999

Le Grand Prix du Maire de Champignac 1999: la dernière cuvée du siècle

la déléguée aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

2000

Le plein de buissons creux

John Henri Benest-Berney, amodiateur

2000

Y a-t-il un ésotérisme du Champignac?

le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

2001

Grands moments littéraires

2001

Éthologie du phacochère (sus suisa)

C. Rabisto

2001

Discours de réception de M. François Nussbaum lors de la remise de son Champignac d'Argent

2001

Discours de réception de M. Claude Ruey lors de la remise de son Champignac d'Or

2002

L'année champignacienne 2002

Pierre-Etienne Mollaz et Gentiane Dutilleul

2002

Des Penny box pour épongeasser la débitette vaudoise

Girobert Dubrocoli, branquier

2002

Discours de réception de Mme Christiane Brunner lors de la remise de son Champignac d'Or

2003

Un autre milieu du monde est possible!

le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

2003

Les hasards du calendrier et le génie du lieu

l'autre délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

2004

Quelle désornation et quelle consterfusion!

Girobert Dubrocoli, branquier

2004

Un grand débat de société

le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

2004

Discours de réception de M. Pierre Chiffelle lors de la remise de son Champignac d'Or

2005 Initiation au bi-bi-binaire, ou système Bibi Oncle Maggi, chroniqueur culinaire de "La Distinction"
2005 Nous défendons la distinction avec tous ceux qui la défendent! Paul Petchi, de la rédaction valaisanne de "La Distinction"
2005 Le chemin de la liberté, de l’indépendance et de la gastronomie Bruno Kemm, directeur des Mines et Salines de Bex
2006 L’intransivité prépositive comme matrice parfois transgressée de la métaphore locutive Paul Petchi, intervenant au Centre Romand de Formation des Journalistes
2006 Discours de réception de Mme Liliane Maury Pasquier lors de la remise de son Champignac d'Or
2006 Un projet qui déménage pour la Lausanne de demain le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac
2007 Paul Petchi, Médaille d’Or du Mérite Francophone de la Renaissance française
2007 Sur les monts de 2007 se lève un nouveau soleil le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac
2009 Beat, je lis... Jean-Pierre Tabin
2010 le Maître de Cérémonie
2010 Jean-Yves Pidoux, municipal lausannois des Services industriels
2010 le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac
2011

le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

2012 Axiome Duchoix, ingénieur diplômé et grand auditeur d’entreprises
2012 Comment faire toujours plus que mieux sur un globe mondialisé chaque jour en révolution permanente le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac
2013 Le rôle de la femme dans le pays Texte paru seulement dans l’édition romande du Livre du soldat (1959), sans signature mais probablement de la plume du colonel Maurice Zermatten, lu par le colonel Stockfisch
2013 L’année champignacienne 2013 la représentante du Comité de la librairie Basta !
2014 Halte à la dérision postmoderne, assez de rigolade, enfin un moment de sérieux, car la situation est grave le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac
2015 «Il est des moments historiques où il est nécessaire de ne pas garder pour soi ce qui ne peut être tu sur ce qui n’est pas dit.»
lic.phil. L. Debois
2016 Vaud vu du train et d'ailleurs Jibril Ben Der, imam de la mosquée Bel Salât al Ouil Tarrachid


Le Grand Prix du Maire de Champignac 1988: une grande cuvée!

par le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique,
Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias,

Je serai bref.
L'art champignacien est un art difficile. Ils sont nombreux ceux qui profèrent des sottises ou des balivernes, mais cela ne suffit pas à faire oeuvre champignacienne. Encore faut-il savoir manier avec aisance et facilité le pléonasme, le coq à l'âne, le charabia, la reprise sans antécédent, la métaphore filandreuse, le galimatias, le verbalisme, l'amphigouri, la logomachie, l'hyperbole stratosphérique, l'anacoluthe imprévisible, le zeugma vicieux, l'allitération tambourinaire, la prosopopée balbutiante, le parallèle à l'infini, voire l'énumération barbante. Et cela n'est pas à la portée du premier bavard venu! Celui qui simplement parle sans réfléchir, comme vous et moi, celui-là n'est pas champignacien, car il lui manque le sens de la relativité des choses, l'humilité, en un mot il lui manque la modestie, la vraie, celle qui ne se remarque pas.

Mais parfois, le champignacien est trop modeste. Ainsi un candidat, Paul-René Martin, a protesté de son innocence par voie de presse. La phrase grandiose qu'on lui attribue serait d'un autre que lui. Ce souci l'honore mais nous ne saurions l'admettre puisque c'est une signature prestigieuse d'un grand quotidien de l'avenue de la Gare qui a rédigé le compte-rendu de cette envolée, qui ne fut suivi d'aucun rectificatif. Ou alors il faudrait croire que la presse sape nos édiles...

L'année 1988 a été une grande année pour la pensée champignacienne. Nos sélectionneurs ont retenu, après un tri impitoyable, vingt-quatre prosateurs exceptionnels et deux Carpathes de la rhétorique, malheureusement hors concours parce que français. Cet échantillon se montre représentatif de la puissance du champignacisme local. Toutes les institutions sont infiltrées: l'armée, la justice, les syndicats, les partis, le sport et la Migros. Et si les radicaux vaudois, respect-santé-conservation, se taillent la part du lion, on peut dire que des agents champignacoïdes sont présents partout puisque l'on compte sur nos listes quelques socialistes vaudois, un moscoutaire genevois, le parti des automobiles suisses-allemandes, un skieur agrarien bernois et un trotskyste valaisan. Seul regret, la remarquable performance d'Yvette Jaggi et l'exploit cyclopéen de Marguerite Duras ne suffisent pas à hisser les femmes au niveau de leurs congénères.

Et puis, il y un grand absent. Tout le monde l'aura constaté. Celui dont l'oeuvre récente n'est que champignacisme, celui qui sous différents pseudonymes nous abreuve quotidiennement de sa propre exégèse, je veux parler de notre cher Jacques Chessex, n'est pas parmi les prétendants au titre. Nous avons dû l'exclure des nominables tant sa fougue et sa vigueur eussent écrasé les autres candidats. Nous espérons que le prix Jacques Chessex 1989 qu'il recevra probablement l'an prochain saura compenser l'ostracisme qu'il subit aujourd'hui. Signalons toutefois la publication récente d'une remarquable somme de commentaires sur son oeuvre et sa personne, je veux parler des Actes du premier Symposium abrégé de Chessexologie qui est en vente dans toutes les bonnes librairies.

Comme le disait justement le regretté Pierre Dac: "L'exemple glorieux de ceux qui nous ont précédé dans le passé doit être unanimement suivi par ceux qui continueront dans un proche et lumineux avenir un présent chargé de promesses que glaneront les générations futures délivrées à jamais des nuées obscures qu'auront en pure perte essayé de semer sous leur pas les mauvais bergers que la constance et la foi du peuple rendent vains et illusoires!"

Nous allons remettre aux lauréats leurs prix, deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer, qui a su, mieux que tout autre, incarner dans le plâtre l'élan champignacien.

Mesdames et Messieurs, je passe la parole à l'urne qui va nous donner les résultats du grand prix 1988.
Vive le grand prix 1989!

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Savoir ne sert à rien si l'on n'est pas foutu de le dire

par un représentant des grands médias de prestige

Amis de la rhétorique, du beau langage et des fortes paroles, votre librairie vous dit bonjour!

Parler ni penser ne sont rien, encore faut-il bien faire savoir qu'on parle ou qu'on pense. Un de mes vieux professeurs le disait très bien: "Savoir ne sert à rien si l'on n'est pas foutu de le dire." Voilà bien un conseil, convenez-en, marqué au seau du bon sens. Pour ceux que cela intéresse, sachez que le seau du bon sens représente un politicien radical en train de réfléchir au programme politique de son parti pour les prochaines élections.

Pour parvenir à ce résultat -faire savoir ce qu'on l'on sait ou ce que l'on pense- rien de tel que la rhétorique ou encore, comme l'on dit dans nos contrées où on préfère les termes plus bas de plafond, l'ârt ôratoire. Et pour cela, rien de tel, c'est vrai, que d'en revenir à ce qui reste le fondement de ce que nous sommes, ceux sans qui notre civilisation ne saurait même pas où s'asseoir, à défaut de fondement justement. J'ai nommé les classiques. Les classiques qui ne sont, croit-on, que de la poussière. Et il faut de l'obstination et un bon spray pour que la poussière, elle colle al chiffon. Mais cette obstination est récompensée, car sous cette poussière surgit parfois la lumière. Je vais l'allumer à l'instant sur cette oeuvre qui résisterait même à des siècles de poussière: le Mémento de culture littéraire d'André Marthaler.

Et la page 72 de cet ouvrage qu'on ne trouve plus dans les mauvaises librairies -et dans la bonne, comme votre librairie, non plus d'ailleurs- André Marthaler distingue quatre manières de présenter les idées de la façon la plus persuasive: par l'invention, par la disposition, par l'élocution, par l'action. Fastidieuse et pourtant ô combien passionnante serait l'énumération ici de ces figures de style qui sont comme les guirlandes sur le sapin de Noël, ou mieux encore les feuilles de vigne sur le corps nu qu'est notre langage. André Marthaler distingue quatre types de figures rhétoriques. Attention: on se croirait au patinage artistique et c'est presque du Léon Zitrone:

1. Figures de mots: par exemple l'asyndète. "Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée" un ver de Corneille qui est une asyndète. Le "Ça y est, il y est, on y est" d'Edouard Debétaz commentant l'élection de Jean-Pascal Delamuraz est aussi une asyndète, mais nettement plus sanguine et plus vigoureuse.

2. Figures de sens: par exemple la synecdoque, qui est un cas particulier de la métonymie, est fondée sur un simple rapport de plus à moins ou de moins à plus et de ceci à la place de cela. C'est si complexe que même au ralenti vous ne verriez rien.

3. Figures de pensée: par exemple la prétérition. Au lieu de formuler une chose évidente par le contexte, on s'interrompt brusquement en la laissant entendre. Très en usage dans les médias par la formule: "Cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant." Sans transition, je passe à la quatrième figure.

4.- Enfin les figures de passion, qui donnent un climat affectif qui colore l'expression. Il y a encore la subjection où l'on se pose à soi-même une question dans laquelle on glisse la réponse. Exemple: "Poser la question, c'est y répondre" de Charles-André Udry dans chacun de ses meetings.

Bien voilà, j'espère que vous avez pris des notes. Passons maintenant aux choses sérieuses.

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L'année champignacienne 1989

par le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Mesdames et messieurs de l'assistance publique,
Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias,

Je serai bref.

On aurait pu croire jusqu'en septembre que l'année 1989 serait une petite année champignacienne. En effet, à cette date, peu de candidats avaient frappé du pied sur la table du pinacle oratoire romand. Mais, bien heureusement, le Comptoir et la proximité du Grand Prix ont réveillé les consciences aphones et les glottes endormies, et nous avons vu se multiplier les concurrents, sous des prétextes aussi futiles que des élections locales, une votation existentielle ou même la destruction d'un mur, qui de toute façon n'existait pas selon certains. Les fleurs de rhétorique que nous avons cueillies aux vendanges d'octobre et de novembre furent riches, comme on le dit du vrai boutefas de Payerne.

33 candidats, c'est bien. Et parmi ceux-là, quatre candidates, ce qui est une remarquable percée puisqu'elle n'était qu'une en 1988, et deux colonels, ce qui représente une valeur sûre. Les milieux sportifs ont marqué des points avec Daniel Jeandupeux, et cette année encore, la Migros s'impose dans les grandes surfaces. Sur le plan politique, les libéraux avec deux candidats, à égalité avec le Parti du Travail, talonnent les radicaux qui nous ont fourni neuf performances, dont deux du Président de la Confédération Lui-même, un concurrent de première force. On aura remarqué l'entrée en lice des anarchistes, pour la première année, avec une phrase particulièrement dénuée de toute organisation.

Une bonne année donc. Rappelons que la cuvée 1988 poursuit sa maturation et donnons-en quelques nouvelles. Si Adolf Ogi, Champignac d'Or 1988, poursuit une activité secondaire de Conseiller fédéral, c'est avec émotion que nous avons appris que le Champignac d'Argent 1988 avait déployé tous ses effets, puisque, vous le savez tous, Paul-René Martin a décidé d'abdiquer la syndicature et a même menacé de "retourner à la poésie".

Quelques mots encore sur le mystère des voix champignaciennes. En effet, Mesdames et Messieurs, n'est pas champignacien qui veut. Imaginez un instant l'invraisemblable: qu'un ministre de la Justice -je prends à dessein un exemple contraire au bon sens- qu'un ministre de la justice donc proclame haut et fort qu'il ne fera pas appliquer une loi votée par le parlement et même approuvée par le peuple en votation. Impensable, scandaleux, inouï, certes, mais pas champignacien. Pourquoi? Parce que ce qui est champignacien, c'est ce qui vous laisse bouche bée, sans réaction, abasourdi, atone et aphasique, ce qui ne s'explique pas, sinon par une intervention de la Grâce, du Verbe. La preuve, c'est que le plus souvent les auteurs eux-mêmes avouent avoir produit leur oeuvre dans un état second. "C'est pas moi qui l'ai dit.", "les autres sont plus dignes du prix que moi", "c'est le journaliste qui ne sait pas la sténo", "vous n'avez rien compris", voilà une attitude vraiment champignacienne. Une attitude de modestie.

Comment recueillir des vraies champignaqueries? Les mycologues oratoires ont leur bons coins, qu'ils se chuchotent parfois. Mentionnons: la première chaîne de la radio romande le samedi matin à onze heures, le deuxième cahier de 24 Heures, les billets de la Nouvelle Revue de Lausanne du samedi et du Matin du dimanche matin, les interviews des top leaders au niveau des performances dans Construire et les éditoriaux de la Revue militaire suisse. Tous ces lieux mémorables fourmillent de merveilles pour l'amateur éclairé.

Mais la récolte ne suffit pas, il faut ensuite trier: écarter impitoyablement les champignaqueries hallucinogènes, qui écraseraient trop facilement les autres candidats. Par exemple, Jacques Chessex, dont nous avons des raisons de supputer qu'il recevra dans quelques mois le prix Jacques Chessex, est exclu durablement du Grand Prix du maire de Champignac. Il faut aussi détecter et évacuer les champignaqueries vénéneuses, qui pourraient contaminer toute la fricassée: une seule phrase de Marcel Strebel et tout pue, exclu donc. Restent les comestibles...

Nous allons remettre aux lauréats leurs prix, deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer, qui a su, mieux que tout autre, incarner dans le plâtre l'élan champignacien.

Mesdames et Messieurs, je passe la parole aux enveloppes qui vont nous donner les résultats du grand prix 1989.
Vive le grand prix 1990!

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Le fardeau subtil de l'honneur d'une statuette

par l'Arbitre des Elégances de l'Institut pour la Promotion de la Distinction

Mesdames, Messieurs,
Champignaciennes, Champignaciens,

C'est d'une main tremblante que je prends la parole pour ouvrir, sous vos oreilles écarquillées, le début de l'inauguration du prologue du troisième Grand Prix du Maire de Champignac.
Au contraire de l'opinion courante, ouvertement dissimulée sous couvert de conversations publiques tenues à demi-mots dans certains conclaves quotidiens, la récolte 1990 a été bonne.

Et, Champignaciennes, Champignaciens, c'est d'abord à votre zèle appliqué que nous le devons.

Tels nos édiles administrateurs, guidant d'un pied ferme le char de l'Etat sur un océan de difficultés, vous avez su, ignorant les tocsins incendiaires et les trop évidentes chausse-trappes, donner à votre quête le meilleur de vos recherches inquisitoires.

Car c'est sans secrets et sans détours que la Champignacienne et le Champignacien s'engagent chaque jour discrètement sur l'étroite autoroute de la lecture hebdomadaire, qui mène tout droit, par des sinuosités accumulées, à la perle cachée qu'enfin ils découvrent, offerte aux regards sur son lit de papier.

Vous avez su, par votre vote, entendre parmi la brume des candidats ceux qui, d'une manière générale, vous semblaient particulièrement aptes à endosser le fardeau subtil de l'honneur d'une statuette.

Champignaciennes, Champignaciens, je vous en félicite, je nous en remercie et j'espère que vos quêtes futures, dans l'immortel pays de la salée au sucre, sauront rester fructifères.

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L'année champignacienne 1990

par le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique,
Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias,

Je serai bref.

Le Champignacisme se porte bien, bien que mieux et mieux que bien.

Nous voulons voir une preuve de son emprise croissante dans le fait que le quotidien 24 Heures, rebaptisé Le Grand Foroum des Vôdois, s'oriente de plus en plus vers le champignacisme total, multipliant pages locales, suppléments photographiques et déclarations d'intention pour mieux s'enfoncer dans le terroir et par là atteindre cette lumière de l'universel que Ramuz avait rencontré ce fameux matin où le soleil n'était pas revenu.

Mais, malgré ces tentatives de la concurrence, c'est tout d'abord dans le Grand Prix du Maire de Champignac qu'est le vrai champignacisme. Chaque année les candidats se font plus nombreux: 24 pionniers en 1988, 33 courageux en 1989, ils sont cette fois 39, numérotés de 1 à 40, pour éviter le numéro 37, bien connu pour ses effets maléfiques.

4 femmes, 32 hommes, un chanoine ont jeté leur message telle une bouteille à la mer dans le désert impitoyable de la compétition oratoire. Dans les candidatures collectives, moins prestigieuses, on note la présence du Cercle libéral lausannois, du secrétariat municipal de La Tour-de-Peilz et de l'association romande des pharmacies. Deux authentiques amateurs, un lecteur de la Gazette de Lausanne et un municipal des Eaux d'un village du Jorat, se sont glissés dans le peloton fermé des professionnels. Deux militaires concouraient officiellement, mais on soupçonne qu'ils étaient plus nombreux, habilement grimés par d'autres casquettes. En vrac citons encore 11 journalistes, trois pasteurs et un religieux. Malgré l'éternel candidat trotskyste, on note encore cette année une écrasante suprématie des radicaux, surtout vaudois, qui raflent 8 nominations.

Cette domination radicale ne laisse pas d'étonner l'observateur objectif. De longues et durables recherches nous permettent d'affirmer qu'elle est le fruit prolifique et généreux d'un très long entraînement. En effet, en 1837 déjà, Henri Druey, qui est au radicalisme vaudois ce qu'Alfred Jarry est à la Pataphysique, disait: "Mais Monsieur Vinet ne serait pas Monsieur Vinet s'il n'était pas Monsieur Vinet." (BCU, département des manuscrits, cote IS 3441). Etonnez-vous donc qu'avec plus de 150 ans de pratique, les radicaux vaudois dominent si largement!

Ce fut une bonne année champignacienne donc. Rappelons que la cuvée 1988 poursuit sa maturation: Adolf Ogi, Champignac d'Or 1988, poursuit une activité secondaire de Conseiller fédéral. Paul-René Martin, Champignac d'Argent 1988 aurait, selon certaines sources, publié un recueil de poésie. Bernard Nicod, très mérité Champignac d'Argent 1989, s'est définitivement tournée vers l'art consulaire et représente dorénavant toutes les républiques bananières qui lui en font la demande. Et Jean-François Leuba, Champignac d'Or 1989, se retire petit à petit de la politique, ayant enfin compris que son véritable talent se situe dans la philosophie de l'être et du non-être.

L'ampleur croissante du champignacisme va contraindre les jurés à plus de sévérité dans la sélection des citations. Déjà des rumeurs mal-intentionnées circulent, colportant que Jacques Chessex, déclaré une fois pour toute candidat hors classe, aurait concouru au Grand Prix sous divers pseudonymes, dont celui dont il abuse dans 24 Heures.

Nous allons remettre aux lauréats leurs prix, trois diplômes et deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer, qui a su, mieux que tout autre, incarner dans le plâtre l'élan champignacien.

Mesdames et Messieurs, je passe la parole à l'urne qui va nous donner les résultats du grand prix 1990.
Vive l'art oratoire, vive le Champignac, vive le grand prix 1991!

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La voie de Parménide à Pidoux

par le Zoïle des Lettres

Mesdames, Mademoiselle, Messieurs,
et vous tous, Champignaciennes et Champignaciens par occasion, par vocation ou par doctrine, -salut!

Je serai long.

Au seuil du Troisième Millénaire, pour l'observateur impartial qui contemple à ses pieds l'ossuaire désolé des idéologies, tous les présages le proclament, les augures le déclament, les oracles le déclinent, qui convient l'humanité à entonner cette antienne: le Champignacisme sera la métaphysique du Nouvel Âge.

Celui qui s'adresse à vous ne méconnaît certes point la difficulté qu'il y a à soutenir publiquement une telle affirmation. La difficulté gît en ceci que le Champignacisme se dérobe à toute tentative de définition claire et distincte, puisque définir c'est déjà -par définition- limiter ce dont on va parler. Or le Champignacisme, ce reflet émané de l'intarissable et inépuisable fécondité du Verbe, est coextensif au Verbe. Ou encore, pour formuler autrement cette évidence originaire et fondatrice, tout ce qui relève du Verbe, tout ce qui y ressortit ou est susceptible d'être subsumé par lui, tout cela est, potentiellement, champignacien.

Faute de temps hélas, nous ne pouvons entreprendre de retracer ici la voie royale qui, des commencements à nos jours, conduit de Parménide à Philippe Pidoux en passant par Monseigneur Dupanloup, Joseph Staline, Jacques Chessex ou Geneviève Aubry. Qu'il soit marqué seulement avec l'émotion et la solennité de rigueur que ces phares de la saillie jaculatoire à jamais se dressent et nous éclairent.

Aussi bornons-nous à prédire que dans une société comme la nôtre qui a perdu le fil intime du Verbe, le Champignacisme, militant ou spontané, se dévoilera de plus en plus comme la raison latente de notre déraison patente. Qu'on choisisse de parler ou de se taire, on ne saura manquer de se situer relativement à lui. Que ce soit (pour nous porter impavidement aux extrêmes et envisager dès l'abord les expériences-limites), que ce soit dans la réitération, la rumination monocorde, le ressassement sans fin, sans but ni terme du bavard impénitent ou, plus simplement, dans l'abstention ascétique de l'aphasique volontaire, le Champignacisme manifeste sa puissance. Et de même que c'est dans la dénégation, l'absence, la rature que ressort avec le plus d'éclat la transcendance de l'être, ainsi est-ce dans la prétérition, l'omission, le non-dit que point avec le plus d'acuité l'irritante et irrécusable positivité du Champignacisme.

En effet, si le Champignacisme s'affiche volontiers avec massivité et compacité, s'il est également vrai qu'il excelle à s'insinuer partout, à essaimer en tous lieux, à germer dans toutes les têtes, à fleurir dans toutes les bouches, habitant avec une dilection incomparée le fluide, le fluent, le flou, le labile, l'incertain voire l'inarticulé, -bref à se nicher là où on l'attend le moins, s'il emprunte avec aisance les figures les plus éphémères, s'il endosse les déguisement les plus trompeurs et les avatars les plus improbables, s'il constitue pour les plus assidus d'entre nous tout à la fois la prière du matin et l'oraison du soir, s'il est -en un mot- l'étoffe même dont est confectionné le cours ductile de nos existences laborieusement quotidiennes, on peut préférer le reconnaître lorsqu'il se hisse à une telle conscience de soi qu'il n'hésite pas à revêtir des formes plus détournées, plus modestes, plus évanescentes, lorsqu'il se fait en quelque manière le chantre de son propre renoncement et postule sa propre disparition, pour mieux s'effacer devant l'infinie productivité du Verbe, c'est-à-dire en appeler par un silence assourdissant à l'inventivité, toujours recommencée, d'Autrui.

Dans cette perspective, c'est sans barguigner que je place l'austère cérémonie qui va suivre sous le double patronage dialectique de Jérôme Deshusses, qui écrivait intrépidement dans Construire du 4 septembre: "...il n'est pas difficile de ne rien dire, lorsqu'on ne sait rien, à qui ne veut rien savoir" et de Michel Rocard (ne soyons pas chauvins à l'heure où nous avons un pied et une moitié de Conseil fédéral dans l'Europe), lequel déclarait quelques jours plus tôt: "Je ressens le besoin d'écouter, d'écouter notamment ceux que l'on n'entend pas, de favoriser leur expression par mon propre silence".

Mesdames, Mademoiselle, Messieurs, et vous tous, Champignaciennes et Champignaciens par occasion, par vocation ou par doctrine, j'ai été long: il est temps de conclure.

Mais comment conclure, puisque le Champignacisme est aussi universel que le Verbe et qu'il tend asymptotiquement à se confondre avec lui, sinon en vous invitant à participer désormais, en tant que consommateurs ou producteurs, à la grande fête champignacienne? Au festin du Champignacisme il doit y avoir, il y a, il y aura place pour tous!

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L'année champignacienne 1991

par le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique,
Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias,

Bref, je serai.

Le Champignacisme se porte bien, bien que mieux et mieux que bien.

Commençons par des nouvelles d'un de nos derniers lauréats, favori parmi les favoris dans nos coeurs. Après avoir été consacré par le Champignac d'Or 1990, le monumental Philippe Pidoux a été saisi de champignacorrhée frénétique, semant à tous vents des perles oratoires inouïes. Il est devenu intarissable, rédigeant à tour de bras, discourant à l'infini, pérorant sur toutes les ondes alors que nous l'avions dûment prévenu que le règlement l'exclut du Grand Prix pour les dix prochaines années. Cela montre bien, soit dit en passant, le caractère gratuit et désintéressé de sa démarche purement littéraire. Néanmoins, pour éviter que la semence verbale du Prince du bon sens ne s'éparpille dans des directions incongrues et demeure stérile, une institution spéciale a été créée, pour promouvoir son rayonnement mondial. Le Centre d'Etude de la Pensée du Président Philippe Pidoux a ainsi eu l'immense honneur de publier cette année u n recueil des énoncés les plus immortels du bienheureux Timonier (Il sort l'opuscule en question de sa pochette). Tel le Popol-Vuh, livre sacré des Mayas-Quichés, cet ouvrage pratique et profond a connu un succès énooorme, malgré le silence absolu et bruyant dont l'a enseveli une certaine presse, dont nul n'ignore plus désormais qu'elle est remplie de gauchistes pour qui le seul plaisir dans la vie est d'amplifier exagérément les bévues mineures de nos autorités, et de taire leurs grandes qualités, notamment dans le domaine de l'éloquence.

Comme chaque année, nous regretterons la maigre représentation parmi les candidats de mesdames les candidates: elles n'étaient que cinq sur quarante-sept, six si on compte la Municipalité du Lieu. Est-ce la modestie qui sied à leur sexe qui est à l'origine de ce qu'il nous faut bien appeler une certaine sous-représentation? Ou bien faut-il voir là un effet secondaire de la grève des femmes du 14 juin? Parmi les grands absents, on notera aussi l'éternel candidat trotskyste et l'association des pharmaciens, en petite forme cette année.

Mais, trêves de petits décomptes mesquins, car une question angoissée se pose à nous? Le champignacisme saura-t-il perdurer? Cet art qui puise aux racines de l'homme et de la vigne saura-t-il résister la mauvaise saison une fois venue ou succombera-t-il? Va-t-il disparaître à l'instar d'autres phénomènes que l'on croyait éternels, comme le vacherin Mont d'Or, l'hypermarché Carrefour, le BBFC et l'Allemagne de l'Est? Cette fleur fragile d'une communication orale plusieurs fois millénaire saura-t-elle résister aux nouvelles technologies de l'information que sont le minitel, le fax-modem, Télé Ciné Romandie et le four à micro-ondes?

Eh bien, Mesdames et Messieurs de l'assistance publique, la réponse est oui, car la modernité est, elle aussi, champignacienne ou, plus exactement, le champignacisme est à ce point polymorphe et imprévisible que lorsqu'on croit le tenir dans ses bras, on le boit: il n'y a pas de discours heureux. Chassez le champignacisme par le dévaloir: il rentre par la boîte aux lettres!

Et je le prouve: ainsi, même si l'imposant 24 heures, dont nul Européen n'ignore plus qu'il s'agit là du Grand Foroum des Vaudois, continue à plastronner en tête des supports de candidatures, plusieurs journaux, dont la nouveauté est le maître mot -je veux ici parler de L'Imbécile de Paris, du Nouveau Quotidien et de la Nouvelle Revue Hebdo- ont réussi une percée spectaculaire, en parvenant dès leur premier numéro à percuter de plein fouet le pinacle de l'aréopage du champignacisme le plus vertigineux. Oui vraiment, de bien belles années sont devant nous.

Nous allons remettre aux lauréats leurs prix, quatre diplômes et deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer, qui a su, mieux que tout autre, incarner l'élan champignacien dans la fibre de verre et la colle synthétique.

Mesdames et Messieurs, je passe la parole à l'urne qui va nous donner les résultats du grand prix 1991.
Vive le grand prix 1992!

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Être et Dire sont un

par le Zoïle des Lettres

Amis champignaciens! je ne me soucierai pas d'être long ni d'être bref. Je me soucierai seulement d'être complet. Complet, comme le pain est complet. C'est dire que je serai long.

Aux yeux de quiconque embrasse d'un regard panoptique un lustre de champignacisme triomphant, l'évidence s'impose: les entrailles de ce coin de terre se révèlent d'une inépuisable fécondité. Certes, nous ne doutons pas qu'en d'autres lieux, aux confins clodoaldiens, odessites ou stambouliotes du monde civilisé, le champignacisme aussi ne prospère. Mais le constat prévaut qu'il s'est merveilleusement acclimaté en Romandie. Il y fleurit en toute saison, il y prolifère. Et au risque de paraître outrecuidant, à ce constat préalable j'en ajouterai un second: dans la nombreuse procession des champignaciens romands, les Vaudois se signalent par leur zèle.

Vous souvenant des prétentions affichées de l'idéal champignacien à l'universalité, vous vous étonnez de cette suprématie. Vous en cherchez les raisons. Je vais vous les dire.

L'incontestable primauté vaudoise en matière champignacienne ne peut s'expliquer que par la force mystérieuse qui sourd du parage où nous avons pris racine et qui fait de ce pays le véritable centre métaphysique de l'Univers, comme du lisier vaudois le ferment de toute rhétorique potentielle. C'est dans ce terreau insondable où s'origine notre être qu'il nous faut sans cesse ressourcer notre intempérance garrulante. C'est dans l'impétueux ruisseau qui le traverse qu'il nous incombe, orpailleurs infatigables, de tremper nos tamis afin d'y capter les coruscantes pépites qu'il charrie. Et l'oraison qui va suivre n'aspire à rien d'autre qu'à se faire l'humble commentaire du rayonnant génie vaudois.

Mais qu'il me soit permis, avant d'illustrer par l'exemple l'originalité de leur apport, d'exprimer notre gratitude pérenne à tous ceux-là sans qui nous ne saurions dire le monde, -non plus que nous-mêmes avec nos joies, nos peines, nos chantiers oratoires toujours réouverts, nos balbutiements toujours recommencés. Alors qu'il paraît si naturel au simple profane de proférer des phrases qui tiennent à peu près debout et véhiculent quelque semblant de sens, au prix de combien d'efforts opiniâtres, de veilles studieuses, d'insomnies angoissées se paie par ces hommes et ces femmes la production d'une seule belle sentence amphigourique, frappée au coin d'un solide non-sens et qui emprunte au royaume de l'inintelligible ses inaltérables séductions? C'est à leur contact assidu que nous avons compris sur quels pitoyables artifices s'était fondée jusqu'ici notre rhétorique déficiente.

Sans doute, j'entends déjà ricaner au loin les sceptiques, les adeptes du dénigrement systématique, les chevaliers à la triste figure. Et ceux-là d'ironiser, érigeant en maxime universelle leur propre impuissance verbale. Souvent, insinuent-ils, souvent l'attente est longue et le plaisir bien court. -Eh bien non! Je m'inscris en faux contre cette assertion mensongère! La promesse des fleurs est passée dans les fruits. La moisson, grandie sur ce sol fertile, est abondante. D'autres épis lèveront. Ont-ils seulement songé, les rabat-joie, les trouble-fête, que nos Vaudois, avec leur discrétion coutumière, s'ils pensent tout ce qu'ils disent, ne disent pas tout ce qu'ils pensent?! En vérité, il y a pléthore! et les Vaudois fussent-ils moins retenus, la moisson serait plus riche encore.

Je vais maintenant dresser le catalogue raisonné des nouvelles figures de l'énonciation par lesquelles les Vaudois ont rajeuni et, pour les plus insignes, quasiment révolutionné l'art oratoire universel. Ainsi serai-je amené à distinguer cinq cas de figures remarquables.

Première figure: le dilemme impossible. Telle la célèbre formule si typiquement, si incoerciblement vaudoise: "Ni pour ni contre, bien au contraire." Tel encore -un classique désormais- le mirifique énoncé qui valut à son auteur le Champignac d'argent 1989: "Il faut se déterminer entre la peur d'oser et la crainte d'entreprendre."

Deuxième figure: la régression improbable, spécieuse variante de l'anacoluthe si chère au coeur des stylistes. J'en trouve une saisissante illustration chez la collaboratrice inspirée d'un périodique moins nouveau que naguère quoique toujours aussi quotidien, laquelle, se départant de la modestie qui sied aux personnes du sexe pour tout ce qui touche aux mystères de la paternité, sous-titra son article du samedi 18 juillet 1992 par ces mots: "Jean Gabin a transmis à son fils son amour des chevaux et des courses. Petit garçon, son père venait le chercher à l'école."

Troisième figure: la métaphore introuvable. On la rencontre portée à son plus haut point d'incandescence dans cet adage personnel qu'avait coutume de colporter l'ex-premier magistrat d'une commune périphérique du chef-lieu de notre canton, -je cite: "Je serai heureux lorsque la moitié du village tutoiera l'autre moitié." Je décèle également une audacieuse "métaphore introuvable" dans cette expectoration, en date du 10 septembre 1992, du chroniqueur sportif d'une gazette dont l'attention aux choses d'ici-bas se mesure à l'exact empan d'une seule journée: "Toujours est-il que la formidable ambiance qui avait notamment caractérisé le Suisse-Écosse de 1991 [...] répondait cette fois aux abonnés absents."

Amis champignaciens, les deux figures restantes sont destinées aux connaisseurs. Elles nous font gravir d'ahan le dernier degré de la falaise accore qui mène au champignacisme le plus éthéré.

Quatrième figure donc: la métaphore cumulative, selon le principe de Qui veut trop en dire en dit toujours plus qu'assez. Sa réactualisation récente est due au titulaire d'un dicastère cantonal où le sens de l'équité, un esprit dûment policé et une raideur toute martiale se conjuguent par nature et par destination: "Et on se réveille aujourd'hui, vitupère Démosthène réincarné, empêtré dans un carcan législatif, réglementaire et administratif, dont on mesure les fruits pervers dans le blocage économique que nous connaissons."

Cinquième figure enfin, la plus pure peut-être parce que la plus intrinsèquement champignaciene: la métaphore auto-destructive, qui se déploie sans ambages dans un processus continu de néantisation instantanée, selon le principe de Qui n'a rien à en dire peut en dire moins que rien. Et c'est ici que je livre à votre dégustation gourmande l'insurpassable envolée du climatologue attitré de l'édition dominicale d'un quotidien populiste, tribunitien, matutinal et auto-proclamé riche en oligo-éléments de la place: "Le Montreux Jazz & World Music Festival n'est plus guère que l'image et l'écho de ce qu'il ne présente pas, c'est-à-dire qu'il n'est plus guère que la rediffusion vendue d'avance du non-événement qu'il s'oblige à devenir, c'est-à-dire qu'il n'est plus qu'une spéculation fondée sur un projet d'absence."

J'en ai fini avec cette typologie sommaire, forcément sommaire, des prestiges de l'éloquence vaudoise. Et même si les Vaudois ne raflent pas à tout coup les plus hautes distinctions, je soutiens que par les deux critères combinés du nombre et de l'excellence, ils l'emportent sans conteste sur l'aboyeuse cohorte de leurs rivaux coalisés. N'était l'état délabré des finances publiques, je lancerais sans hésiter une pétition en faveur de l'érection d'un monument à l'art oratoire vaudois. Un tel monument réaliserait une synthèse novatrice entre les débordements de la glossolalie la plus débridée et l'austère ascèse d'une mutité tout allusive. Mais quel artiste, sinon l'intrépide statuaire de l'élan champignacien, possède ce don d'érection monumentale?

Frères et soeurs, au moment de communier en Champignac, je vous dois un aveu: j'ai eu une vision. Je me suis vu en pneumatologue du XXIe siècle.

Descendu dans la crypte idéale où reposaient tous nos rhéteurs illustres, je les invoquai par leur nom. Dans cet envers mité de nos décors trompeurs, tandis qu'une atmosphère raréfiée me soufflait au visage son haleine sépulcrale, les signaux dérisoires que je jetais comme une passerelle fragile vers la rive des ombres résonnaient d'un écho vacillant. Es-tu là, Paul-René? Jean-Pascal, es-tu là? Et vous tous, Philippe, Philippe, Jacques, Bernard, Claude, Norbert, Christophe, Jacques, Georges-André et les autres, êtes-vous là? -Eh bien le croiriez-vous: "ils" me répondirent...

En vérité, en vérité je vous le dis: au Jour du Jugement, ils seront tous appelés. Ils se lèveront d'entre les morts pour jacter encore! Et si vous voulez bien partager l'ultime conviction de celui qui s'adresse à vous d'une voix au bord de s'éteindre, ils seront tous élus!

... C'est l'âme rassérénée par cette vision béatifique que je passe maintenant la parole au délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac .

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L'année champignacienne 1992

par le Délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique,
Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias,

Je m'efforcerai d'être bref, à l'inverse de certains.

Bien sûr, je pourrais comme de coutume, et comme d'aucuns, vous parler des bienheureux, des béats, des canonisés, bref des lauréats des prix passés; vous signifier qu'Adolf Ogi, Champignac d'Or 1988, vient d'arriver à ce qui sera sans doute le sommet de sa carrière champignacienne; vous parler une fois encore de celui qui pérore au fond de nos coeurs, le très grand, l'immense Philippe Pidoux, Champignac d'Or 1990, qui a cette année encore éructé quelques-uns de ces petits cailloux blancs verbaux qui marquent le chemin de son ascension vers l'apothéose, -un seul petit exemple de cette puissance, Mesdames et Messieurs: dans un quelconque article de circonstance, exercice obligé de banalités au sujet de l'Europe, publié dans la Nouvelle Revue Hebdo, que même les radicaux les plus endurcis ne lisent plus, le Grand Précieux des Vaudois ne se donne-t-il pas la peine de placer cette petite merveille: "Je n'appartiens pas au troupeau de brebis sans berger".

Mais, Mesdames et Messieurs de l'assistance publique, en ces temps difficiles de la crise du sens et de la récession du discours, on ne peut ainsi se vautrer lascivement dans l'autosatisfaction et se taper amicalement sur ce ventre qu'entoure mollement la ceinture dorée de la bonne renommée. Non. Il faut savoir se remettre en question. Nous avons le devoir de penser aux miséreux du langage, aux humbles du verbe, aux soutiers de la parole, blafards derrière le masque du charbon orthographique, vêtus d'un seul maillot de corps Calida jaunâtre, qui jettent journellement, telles des bouteilles à la mer, de pleines pelletées de phrases sans queue ni tête dans la chaudière du grand spectacle des jours, faisant ainsi avancer de leur contribution malhabile le grand paquebot de l'esprit du siècle.

Je veux parler des anonymes, des pseudonymes, des bredouillants, des cafouillants, des improvisateurs, des amateurs, candidats chaque année, déçus chaque année. Je veux parler de cette pauvre femme, qui vint, sans doute en personne, déposer dans l'urne placée au centre de la meilleure librairie de Dorigny un bulletin de vote sur lequel était maladroitement griffonné son nom, son petit nom: Suzette, alors que sa candidature n'avait même pas été retenue cette année. Que d'émotion dans ce geste vain, que de folle espérance défiant d'une main vengeresse la superbe arrogance des cimes olympiennes où ronflent paisiblement les Dieux du phrasé, endormis au lait de la satisfaction du devoir accompli et abreuvés du sommeil du juste!

Ayons une pensée pour les exclus du Champignac. Plus particulièrement pour ce pauvre Gilbert, candidat en 1990, mention "bien" en 1991, et qui, je le dis au risque de déclencher des crises d'hystérie parmi son fan-club fidèle mais peu nombreux, n'a pas réussi cette année encore à décrocher la timbale du divin nectar que représentent métaphoriquement nos très belles statuettes. Toutefois, afin de nous épargner scènes de rage et actes de vandalisme, nous pouvons vous annoncer qu'il est d'ores et déjà candidat au grand prix 1993, avec un petit bijou, ciselé dans le vermeil encore rouge de l'écriture à très haute température. Parlant du nouveau catéchisme, Gilbert, notre Gilbert, nous a donné: "Mais le péché le plus mortel reste le meurtre".

C'est cela, Mesdames et Messieurs, qu'il faut admirer, ce courage infini, cette abnégation impénitente qui fait chaque année plonger à nouveau en apnée totale plusieurs dizaines d'innocents, professionnels ou amateurs, prêts à pénétrer au plus profond des flots du sens, l'âme à nu et habillés du seul caleçon de leur probité candide, pour nous rapporter ces huîtres gluantes et glaireuses où nous trouverons peut-être les perles rhétoriques que nous allons honorer dans un instant.

Nous allons remettre aux lauréats leurs prix, trois diplômes et deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer, qui a su, mieux que tout autre, incarner l'élan champignacien dans la fibre de verre et la colle synthétique.

Mesdames et Messieurs, je passe la parole à l'urne qui va nous communiquer les résultats du grand prix 1992.
Vive le grand prix 1993!

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Les petits, les obscurs, les sans-grade

par le Zoïle des Lettres

Mesdames, Messieurs, incorruptibles Grands Électeurs du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac, familles parentes et alliées, salut!

Il n'est rien d'immarcescible en ce monde. La vie n'est pas un lit de roses. D'ailleurs, même les plus belles roses se fanent. Et les fanes ont quelquefois un goût amer. Bien que l'ambiance jubilatoire de la cérémonie qui nous réunit appelle sur nos têtes l'esprit de la fête et de la célébration, c'est à un retour sur nous-mêmes comme à un acte de contrition que je nous exhorte.

Je serai grave.

Dieu, dit-on, aime les gros bataillons. Or nous, qui nous flattons de ne pas céder à l'adulation des assis, des installés, des repus, nous qui nous targuons, à l'inverse d'une certaine presse stipendiée, de nous refuser à tailler la plume des puissants, nous si prompts à glorifier l'inlassable labeur des anonymes trousseurs d'images, des obscurs fourreurs de phrases, de toutes ces inusables petites mains qui s'activent sur la chaîne de la confection champignacienne, nous qui claironnons partout que les derniers en Champignac sont les premiers dans nos coeurs et que le moins prestigieux n'est pas le moins méritant, qu'avons-nous fait d'autre que de nous laisser éblouir par les ors, les pourpres, les lambris, que de disperser nos suffrages sur les favorisés de la fortune, que d'emboucher avidement les trompettes de la renommée, puisqu'en cinq ans de collation de titres, de palmes, de diplômes, nous avons épinglé à notre palmarès deux conseillers fédéraux, trois conseillers d'État, un syndic, un chanoine, ainsi qu'un quarteron plus ou moins représentatif de scribouilleurs du cru.

Fatale inconséquence!

Fatale inconséquence, car cette infidélité avérée, réitérée, récidivante à nos principes les plus ostentatoirement affichés finira par détourner des joutes oratoires l'humble litanie des simples, des petits, des sans-grade, l'aile toujours marchante et toujours défaite des participants malchanceux, de ceux que ne soutient aucune de ces instances de légitimation champignacienne que sont l'exercice d'un magistère politique, d'une prébende ecclésiastique ou militaire.

Parmi ces vocations que nous sommes coupables d'avoir découragées, il en est une, Mesdames et Messieurs, que je voudrais élire entre toutes tant elle les résume toutes, tant elle en constitue pour ainsi dire la vivante incarnation. J'ai nommé... Jérôme Deshusses, le plus opiniâtré et le plus mal récompensé, sans doute, de tous nos candidats, lui qui s'est obstiné, avec une louable constance, à concourir par tous les temps, en toute saison, en vue de la conquête des lauriers suprêmes, sans jamais décrocher de distinction plus honorifique que quelques voix éparses, clandestines, presque honteuses. En dissuadant celui-là, Mesdames et Messieurs, nous avons dissuadé un pur. Et privés de Jérôme Deshusses, nous déambulons sans but, comme vont errant par les rues grises les coeurs solitaires, à cette heure équivoque entre chienne et louve au déclin du jour hâve, où les ombres portées sur les murs des passants qui s'attardent &emdash; s'allongent, démesurément.

Car si le silence qui suivait une péroraison de Jérôme Deshusses appartenait à Jérôme Deshusses, le silence qui succède à ce silence n'est plus le silence de personne. Il n'est qu'un néant de parole, une citerne aux flancs creux, une corne de brume qui s'exténue, une conque muette à jamais!

Ô Jérôme, sur quelle butte taiseuse, sur quel tertre taciturne, sur quel aventin tumulaire vous êtes-vous exilé, dans un altier retirement, pour notre malheur et notre déréliction? Et cette invocation à l'absent que je tente par-delà les cimes dût-elle vous atteindre, les accents de l'affliction qui me hisse jusqu'aux sommets de l'éloquence sacrée dussent-ils vous toucher, je vous le psalmodie, Jérôme: revenez au milieu du cercle de vos disciples. Redonnez aux fervents, aux ardents, aux affamés que nous sommes l'aliment qui n'a cessé de les stimuler, et sans lequel la bestiale continuation de cette ladre existence spirituelle leur semblerait fade.

Certes, nous sommes fautifs d'avoir ignoré les signaux que vous nous adressiez. Vous l'impétueux varappeur de la métaphore abrupte, l'impavide cascadeur de la mise en abîme permanente, le guide hasardé seul sur l'arête effilée de l'indicible. Nous sommes fautifs! L'aveu de la faute, cependant, n'étouffera pas en nous le désir de louange.

Mais avant de vous rendre hommage, Jérôme Deshusses, je tiens à faire taire les clabauderies de quelques quérulents, toujours les mêmes, acharnés à nous intenter de faux procès qu'inspire la seule malveillance. Ah ça! qu'on n'aille pas imputer au Grand Jury je ne sais quelle répugnance envers la Maçonnerie qu'aurait avivée votre prescription, Jérôme, des us les plus ésotériques. Ainsi de ce rituel initiatique de la Toussaint quatre-vingt-neuf qui recommandait de se munir d'une faucille et d'un marteau pour taper sur ceux qui sont déjà fauchés, puis d'y substituer un mur pour édifier un avenir de béton. Chaque homme à nos yeux, Jérôme Deshusses, conserve le droit inaliénable de choisir les rites sacrés qui gouvernent sa vie et jamais nous ne viendrions vous quereller là-dessus. Au contraire, si nous nous sentons coupables d'un manquement à votre égard, c'est plutôt de n'avoir pas prêté l'oreille à ce que vous nous donniez si impérieusement à entendre.

Car enfin, souvenons-nous! Lorsque vous écrivîtes: "Penser sans imaginer est impossible, mais la pensée est loin, ici, d'être le but, si tant est que ce but ne soit pas une fin, et que cette fin ne soit pas la nôtre", n'énonciez-vous pas à notre place, et mieux que nous ne saurions le faire, ce qui forme le fond ultime de la démarche champignacienne? De même vous nous montriez le chemin, quand vous posâtes ces deux idées entre lesquelles, affirmiez-vous, vous ne teniez pas à choisir et "qui sont, en gros, l'éternité et la perpétuité." Mais accéder à l'apothéose de l'éternité par l'ascèse de la perpétuité, n'est-ce pas là l'essence même de l'assomption champignacienne?

Hélas, nous dédaignâmes vos objurgations. Non que nous demeurassions insensibles à votre tourment. Ainsi, lorsque vous confessâtes votre désarroi en ces termes: "J'ai beau chercher, je ne trouve rien qui puisse empêcher une classe sociale de se proclamer culture pour rester culture sociale de classe", je puis vous certifier, Jérôme Deshusses, que la Commission Culturelle du Grand Jury s'est longuement penchée sur la question... et qu'elle n'a rien trouvé!

Oui, Mesdames et Messieurs, nous avons péché par suffisance, par courte vue, pis encore: par distraction. Nourrir d'inutiles regrets semble une pratique bien vaine, et les choses qui n'ont jamais été, quelle raison auraient-elles d'avoir jamais été? Toutefois, qu'on me permette ici l'expression d'une douleur sincère.

Ô Jérôme, que n'avons-nous su interpréter vos appels, au moment même qu'ils se multipliaient! En quatre-vingt-onze déjà, sous l'empire d'une juste colère: "Il n'est pas difficile, rugissiez-vous, de ne rien dire, lorsqu'on ne sait rien, à qui ne veut rien savoir." Ailleurs, vous aviez pris soin de nous avertir, sombrement prophétique: "Qui vocifère doit toujours avoir beaucoup de silence à couvrir." Mais c'est le vingt-six mai, jour de saint Philippe l'Oratorien, que votre voix trouva la force de nous jeter tout à cru son dépit à la face: "Le mutisme dit donc la vérité, surtout quand il ne parlerait qu'à des sourds."

Mesdames, Messieurs, c'est beau comme de l'antique! Méditons un instant -je vous prie- cet élan du champignacisme dans sa version stoïcienne: "Le mutisme dit donc la vérité, surtout quand il ne parlerait qu'à des sourds."

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L'année champignacienne 1993

par le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique,
Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias,

Après l'infiniment petit, nous allons retourner le stéthoscope et diriger nos yeux en éveil vers l'immensément grand. Empoignons, Mesdames et Messieurs, avec une fermeté qui n'exclut pas le tremblement du respect, le gros bout de la lorgnette pour distinguer les formes avenantes d'un phénomène galactique: le rayonnement cosmique de la pensée champignacienne.

Pour la première fois, nous sommes parvenus à le mesurer. En effet, Mesdames et Messieurs, malgré les efforts répétés de la secte néo-libérale qui s'est emparée de la régie fédérale des postes et télécommunications, beaucoup de vos votes ont pu nous parvenir par la voie postale. Sans doute jaloux de n'être point nominé cette année encore, Jean-Noël Rey s'acharne à détruire par tous les moyens les liens qui unissaient autrefois nos provinces, fait se refermer des cols que les pionniers des temps modernes avaient ouverts à la sueur de leurs mulets, s'apprête à exterminer dans ce pays la presse d'opinion à parution bimestrielle, et en plus vient de changer le numéro de ma carte Postomat. Néanmoins, vous avez été légion à lire, choisir et élire au plus profond de vos coeurs le hérauts qui clameront à la face de la Direction générale des PTT que le Verbe existe et qu'Il est Tout-Puissant, quoi qu'en remâchent ceux qui, faute de lui arriver à la cheville, sentiront bientôt le poids de son talon.

Que nous disent vos lettres, Champignaciens et Champignaciennes? Bien qu'anonymes, comme il sied à la modestie du vrai bon goût, elles parlent pour vous. Grâce aux sceaux apposés sur les chefs d'oeuvre d'art néo-pompier que nous produit la philatélie helvétique actuelle, dirigée par une bande de barbares esthétoclastes, grâce à ces sceaux donc, nous avons pu déterminer la provenance de vos missives. Voici, Mesdames et Messieurs, le schéma simplifié du rayonnement cosmique de la pensée champignacienne. (Il dévoile une carte.)

Une fois de plus, la magie de la parole a produit du sens: nous savons maintenant par vos votes que l'Univers a un centre, la Romandie. De plus, coincidence étrange, tous nos concurrents proviennent cette année de ces mêmes parages. Ce terroir est véritablement un trou noir de la pensée, intense agrégat de sens et de forme, ahurissant concentré de non-sens et de méforme. Et même, il est en son centre un noyau: le nombril du milieu du Monde est ici même, Mesdames et Messieurs, entre les Alpes, le Jura et la piscine thermonucléaire d'Yverdon-les-Bains.

1993 fut l'année du Vaudois de l'Espace et du Vaudois du Néant.

Le Vaudois de l'Espace, c'est Claude Nicollier qui alla avec sa petite peau de chamois, enfllée sur son long organe télescopique, nettoyer les lentilles du périscope des étoiles. Comme l'a si justement dit le Président Duvoisin, démissionnaire du Conseil d'Etat pour mieux remplir sa tâche champignacienne: "Un canton qui a envoyé Claude Nicollier dans l'espace doit pouvoir rebondir économiquement."

Le Vaudois du Néant, c'est Hubert Reymond, qui avec sa petite peau de chagrin est parvenu à vendre sa banque pour un plat de lentilles. Candidat au Grand Prix en octobre avec "Notre conviction de Vaudois nous fera dire oui à la TVA à 6,2%" Il réitérait début décembre par: "Certains dossiers relevaient d'autres personnes, je ne me suis jamais passionné pour les crédits, je n'avais pas non plus les connaissances pour cela." Et depuis le silence. Victime d'une odieuse campagne d'un journal concurrent dont le titre commence par "2" et finit par "s", harcelé par des hyènes dactylographes et des chacals du traitement de texte, Hubert se tait, avec la dignité qui convient au Vaudois du Néant. Nous regrettons son mutisme, souhaitant ardemment qu'il ne soit que passager.

1994 sera peut-être un grand moment pour les amis des Lettres que vous êtes, puisque l'Association romande de Chessexologie nous promet la candidature de qui vous savez au prix Nobel de littérature. Mais 1993 restera dans les coeurs comme l'année champignacienne par excellence, puisque pour la première fois, un élu a accédé à la magistrature suprême. Il n'a pas déçu. Adolf Ogi, Champignac d'Or 1988, a été président de la Confédération pour 1993. Ecoutons-le, Mesdames et Messieurs, en essayant de retrouver mentalement le délicat phrasé de ce qu'on appelle maintenant le français de Kanderstègue, dialecte que la francophonie entière a pu découvrir avec effarement au sommet de l'île Maurice. Je vais conclure avec quelques extraits de l'allocution prononcée par Adolf Ogi à l'occasion de la Visite d'Etat de Sa Majesté la reine Beatrix et de Son Altesse Royale le Prince Claus des Pays-Bas en Suisse, en la Salle des Pas Perdus, le mercredi 3 novembre 1993. Recueillez-vous.

"Majesté, Altesse royale, Votre pays est situé au bord de la mer. (...) Chez nous, ce sont les montagnes qui dominent, les montagnes avec leurs rochers, leurs neiges, leurs torrents et leurs vallées. Vous avez des patineurs par milliers, le long des canaux gelés, nous avons des skieurs qui dévalent des pentes vertigineuses. (...) La mer, les cours d'eau chez vous, les cols alpins en Suisse ont toujours été, et resteront des voies de communications incontournables, les voies qui permettent les contacts entre les hommes, entre les peuples. Les explorateurs hollandais ont parcouru toutes les mers du globe, ils ont ouvert la voie aux marins modernes. Nos ancêtres ont percé les premiers tunnels et nos contemporains suivent leurs traces. (...) C'est pourquoi la Suisse, fidèle à sa vocation de lien entre le Nord et le Sud, veut favoriser le passage à travers les Alpes. Autant que le Rhin, ce passage alpin est indispensable aux communications en Europe. C'est notre contribution concrète à l'union de l'Europe dont nous occupons le coeur."

Nous allons remettre aux lauréats leurs prix, trois diplômes et deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer, qui a su, mieux que tout autre, incarner l'élan champignacien dans la fibre de verre et la colle synthétique.

Mesdames et Messieurs, je passe la parole à l'urne qui va nous communiquer les résultats du grand prix 1993.
Vive le grand prix 1994!

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Matin du Champignacien

par l'Arbitre des Elégances de l'Institut pour la Promotion de la Distinction

L'aurore, Mesdames, aux doigts de fée, Messieurs, arrache les voiles de la nuit.

Le champignacien, pour sa part, s'arrache aux bras de Morphée, et de son lit double à matelas multispire et à lattes polyflexes, fabriqué en Europe sous licence est-timoraise.

La couenne bientôt raclée, le prêtre du logos trône devant l'obscur breuvage aux arômes exotiques, qui lui permettra d'aborder d'une conscience plus assurée le train de sa journée.

Train accéléré des paroles buissonnières, qui suivent les implacables rails convergents du fleuve rectiligne de la vie, dont les méandres innombrables ne sauraient pourtant le détourner du droit chemin de la recherche d'un soi-même qu'il sait avoir déjà trouvé.

Car le desservant de la parole se doit d'empoigner d'un regard clair, mais quotidien, son immémoriale tâche séculaire, entamée il y a sept ans déjà...

S'il venait à faillir, ne verrait-il pas bientôt un front toujours plus large réclamer sa tête?

Tête dont le coeur doit rester fidèle à l'ouvrage, car le flot enflammé, l'avalanche montante de la rhétorique verbicole doit être observée d'un doigt lucide, insensible aux petits panaris purulents de l'inattention momentanée, et fier de l'oeuvre qu'il s'apprête à démasquer au grand jour pour la fixer d'une plume amoureuse dans l'airain immuable de son organe frémissant, organe dont les membres ne cessent d'ailleurs de grandir, grâce à vos abonnements toujours renouvelés.

Car le vent de l'esprit gonfle les voiles du vélo de la production champignacienne, qui ne craint pas les mers démontées et son pilote tient de pied ferme les rênes de l'accélérateur qui lui permettront d'accéder aux riantes vallées au sommet desquelles s'épanouissent les fleurs langagières.

Enfin parvenu à ce port paisible, où bouillonne l'orale parole et le verbe audacieux, le champignacien, Mesdames et Messieurs, se sent chez lui.

Lançant ses filets avec le geste auguste du semeur, il espère une cueillette fertile en rebondissements oratoires, une chasse qui ramène abondamment ces sot-l'y-laisse discursifs, trop souvent négligés par le lecteur inattentif de la radio romande ou l'auditeur distrait de la presse locale, mais européenne.

Et il prend pied là où les règles de la grammaires et la logique du discours n'ont jamais mis la main; un pays extraordinaire où ceux qui sont malades du coeur ont aussi le plus de risques de mourir d'une crise cardiaque; où la seule chose qu'on sait, dans les périodes de mutation, c'est que ça va changer; où l'éclat de la parole radicale illumine les zones d'ombre du silence -qui donnera ainsi de jolis reflets dorés; où l'on se fourvoie dans les enseignants où les barbus islamistes rasent les murs; où la conversation de la nature côtoie la conservation de la faune; et où les patinoires sont ouvertes toute la journée, mais fermées l'après-midi, pour favoriser l'usage de la glace en soirée...

Repu, l'âme enfin rassasiée, l'oeil clair sous le sourcil charbonneux, le champignacien peut alors entamer la suite de sa journée d'une dent aiguisée, propre à la méditation et à la digestion paisible des fruits du langage, jusqu'à ce que demain, une fois encore, l'Aurore, Mesdames, aux doigts de fée, Messieurs, arrache le voile de la nuit...

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L'année champignacienne 1994

par le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique;

Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias;

Monsieur le Préfet;

Madame la Directrice des Ecoles;

Mon Colonel;

Madame le Syndic;

Monsieur la Syndique;

Monsieur le Chef du service des gaz à la direction des Services Industriels;

Monsieur le correspondant du Courrier de Genève, représentant ici à la fois le nonce apostolique et le Secrétariat unifié de la Quatrième Internationale;

Monsieur le Conseiller personnel du Chef du contentieux au secteur des paiements en retard du service des crèches et garderies du quartier de Sous-Gare mais pas trop;

Monsieur le directeur des caves d'emmental de Kaltbach, canton de Lucerne, où dorment 5900 meules entreposées sur un kilomètre de long dans les allées d'une cave jouissant d'une bienfaisante fraîcheur et d'une hygrométrie de 95%;

Monsieur Francis Thévoz, ancien membre du Parti ouvrier populaire, exclu du Parti radical, démissionnaire du Parti socialiste, candidat à l'examen d'entrée de la première année de stage à l'Alliance des Indépendants;

Le Président Philippe Pidoux, dont la pensée positive illumine nos coeurs, et qui s'est excusé, car il est à cheval ce matin;

Madame la Conseillère pédagogique d'Economie familiale auprès du Département de l'Instruction Publique et des Cultes, en outre responsable de la commission d'évaluation des rations de survie dans la Fonction publique;

Monsieur Miguel Stucki, Timonier perpétuel du Comité Action Cinéma, qui combat depuis vingt-cinq ans avec constance et pugnacité pour abaisser le prix des places de cinéma;

Monsieur Bossard et Madame Consultant, escrocs internationaux, suspectés de vouloir dépouiller 7 vieillards séniles au détriment des nombreux membres de la famille, souvent dans le besoin;

Madame la Rédactrice en Chef du Téléjournal de Proximité de l'Aérodrome, récemment inauguré par la télévision locale du quartier de la Blécherette, avec les Boveresses, mais sans Bois-Gentil, qui dépend du satellite géostationnaire de Bellevaux;

Monsieur le titulaire du Prix d'Honneur du village de Ropraz, ainsi que de la médaille d'or du concours agricole 1994;

Sa Sainteté le bébé de Lydia Gabor, sur les ondes de la radio romande, matin et soir, avec six biberons;

Mademoiselle la Présidente de l'Association pour la réintroduction du bouc laineux dans les vallées valaisannes;

Son excellence le courageux feu correcteur du NQ, ici représenté par son neveu;

Madame la présidente du club Tupperware du quartier du Maupas;

Messieurs Jacques, Martin, Hubert et Raymond, tous quatre, et encore pour quelque temps, députés vaudois au Conseil des Etats, sans états d'âme il faut le souligner;

Monsieur le Chef de l'organisme local de Protection civile de Kaltbach, canton de Lucerne, où dorment 5900 lits de bois cloué entreposés sur un kilomètre de long dans les allées d'une cave jouissant d'une bienfaisante fraîcheur et d'une hygrométrie de 95%;

Je vous remercie de votre attention.

Nous allons maintenant remettre aux lauréats leurs prix, trois diplômes et deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer, qui a su, mieux que tout autre, incarner l'élan champignacien dans la fibre de verre et la colle synthétique.

Mesdames et Messieurs, je passe la parole à l'urne qui va nous communiquer les résultats du grand prix 1994.
Vive le grand prix 1995!

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Problèmes de l'emmental aujourd'hui

Causerie culturelle

par un éminent spécialiste suisse romand et européen de la question

Je me présente: Marc-Henri Ravussin, ingénieur agronome, chef de la division fromages à trous à l'Office fédéral de la subsistance, collaborateur scientifique et professeur honoraire à l'Institut agronomique de Liebefeld, case postale, 3084 Berne.

Comme le disait récemment à Beaulieu un de mes amis candidat radical à la candidature aux chambres fédérales, je serai bref, même si la matière dont il est l'objet est rudement compliquée.

Mais avant toute chose, permettez-moi de répondre à la question qui est dans votre coupe et pas loin de vos lèvres: "Qu'est-ce qu'un Ravussin, fils de Ravussin, enfant de Peney-le-Jorat et de sa mère qui, elle, était d'Oron-le-Chatel, est allé foutre à Berne?" Il y aurait beaucoup de choses à dire. Mais je m'en tiendrai à cette réponse: passque.

Passque ça. (L'orateur montre à la foule un morceau de fromage emballé sous vide.) Ça, c'est donc un morceau d'emmental. L'emmental est donc un fromage que de vaillants Helvètes inventèrent par un de ces hasards qui n'en sont pas et prouvent à certains esprits chagrins et négatifs qui noircissent sans cesse le tableau que si la campagne manque de bras, elle n'a jamais manqué de têtes. Enfin, là je m'égare dans la politique, ce que m'interdit mon statut de fonctionnaire fédéral, comme vous le savez.

Pourquoi un morceau d'emmental? Il me semble nécessaire de répondre à cette question, sachant que le nombre des Vaudois et des Romands qui se rendent volontairement en Suisse allemande est de plus en plus rare. Sachant aussi que les cours de géographie dépensés dans l'actuelle école vaudoise en mutation ne dressent plus, hélas, la liste des lieux qui comptent dans le pays. Je veux parler de ces chapelets de noms: Pully-Lutry-Cully, Emmental-Simmental-Fricktal-Zurich Paradeplatz. Emmental veut donc bien dire quelque chose: Emmen pour Emmen et Tal pour vallée. C'est donc Emmenvallée. Un endroit pas loin de Berne, joli comme tout et où j'étais allé à l'époque avec la société de développement. Ça a beau être fiéché et indiqué, je m'égare.

L'emmental, donc. J'ai dit que je serais direct. Je tiens mes promesses. Deux chiffres éloquents: 15'000 tonnes et 17 francs 40. 15'000 tonnes, c'est, vous le savez, la presse s'en étant fait un écho complaisant, la quantité d'emmental actuellement stockée dans les caves fédérales. Pour nous en débarrasser, on a tout essayé: actions spéciales, marches militaires forcées suivies de café complet, banquets radicaux, démocrate-chrétiens et Union démocratique du centre et même Parti socialiste. On avait été jusqu'à songer à l'exporter comme matériel de guerre avec un "cadeau en plus", comme on dit à Studio Coop: pour 20 tonnes d'emmental, un Pilatus en prime.

On en était là. Lorsque nous avons découvert ceci, Mesdames et Messieurs: ces 15'000 tonnes cachent un authentique mystère que je suis aujourd'hui en mesure de vous dévoiler ici même. Il est là. Ou plutôt ils sont là: le mystère, ce sont les trous. Car au terme de calculs sérieux, mathématiques et fédéraux, on peut dire que 7,8 % de la matière d'une meule ordinaire est constituée de trous. Alors suivez-moi bien: 7.8 % de 15'000 font 1'170 tonnes soit 1 million 170'000 kilos. De vide, de vide absolu et total. Là, je vous avoue qu'à Liebefeld, nous nous sommes arrêtés un bon moment, stupéfaits. Fallait-il garder ce secret, révéler à nos compatriotes qu'ils achètent autant de vide que ça. C'était abyssal, vertigineux. Nous avons alors formé une commission d'experts. Le devoir de réserve n'empêchera pas le fonctionnaire que je suis de jouer le jeu des médias et de dire qui y figurait: Jacques Chessex, poète officiel et lauréat, comme chacun sait, du prix Jacques Chessex, connu surtout pour ses nombreuses expéditions dans le vide post-éthylique. Bref, un maître. Car parfois, le scientifique doit savoir poser l'éprouvette et regarder au fond du flacon, comme dit Monsieur Jacques. On ne pouvait pas faire moins.

Au terme de plusieurs séances, je vous livre donc les conclusions de la commission: ces trous contiennent de l'air et de l'être. A 17 francs 40 le kilo, on peut donc dire que la Suisse a aujourd'hui dans ses caves 20'358'000 francs tout rond d'air et d'être. Soumis au chef du département de l'économie publique, Jean-Pascal Delamuraz, ce résultat a suscité de sa part la réaction suivante: "C'est à des choses comme ça qu'on voit que ce pays ne manque pas de souffle et qu'il n'a pas perdu son âme".

Face à cela, quoi dire de plus? Rien. Le modeste fonctionnaire que je suis se tait donc et vous invite à méditer.

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Courteline et Internet

Brève allocution présentée lors de la remise du Grand Prix du Champignac du 16 décembre 1995 par Monsieur John Henri Benest-Berney, amodiateur, membre de l'Observatoire permanent du Champignacisme

Mesdames et Messieurs, hypocrites auditeurs, mes semblables, mes frères et soeurs,

Peut-être avez-vous, lors de vos virtuelles pérégrinations, mis le nez dans ce qu'une formule rituelle du champignacisme nommera une "étrange lucarne" dans sa version cosmopolite, et une "boîte à grimaces" dans sa version autochtone. Bref, peut-être avez-vous regardé dernièrement la télévision, et êtes-vous tombé sur un spot publicitaire qui, vous vantant tel ou tel produit, s'est laissé aller à vous parler en un étrange sabir. Ce nouveau parler, occurrence caractéristique d'une double nostalgie -celle des origines supposées de l'humanité, celle aussi du beau temps où la publicité pouvait être naïvement incorrecte, à la considérer politiquement-, ce nouveau parler pourrait être subsumé sous l'appellation de syndrome primatographique néo-banania. Par son intermédiaire, de la lessive, de l'essence ou des télécommunications vous seront par exemple vantées dans un langage de ce genre: "y a ka maté ta vu ça ké bon, oulala ding ding. Ouf ta pu la frit ta pu la pèch, taka lobé taka gobé la kok, waooh mahouss costeau".

Ce n'est pas ici, dans cette partie champêtre et éminente du monde, que de telles offenses à la langue et à la communication trouveraient leur terreau de prédilection, en ce lieu où la moindre expression publique témoigne du soin porté au beau langage, à l'expression qui fait mouche, au plaidoyer vibrant. Ici, du moindre officier supérieur désireux de fêter sa retraite par un petit raout -officier dont le nom, bien que contenant le comminatoire monème "chose", est toutefois agrémenté d'un presque aristocratique préfixe "du", puis d'un très élégant suffixe "al"- du moindre galonné donc jusqu'au politicien le plus confit dans la graisse rance de la respectabilité, tous ont le souci du beau dire, de la période emphatique, de l'envolée en tricounis.

Certes les membres assidus de l'observatoire permanent du champignacisme auront pu trouver, dans les candidatures proposées à sa scrupuleuse attention, quelques résonances archaïques, émanations sans doute de cerveaux reptiliens, telle la formule lourdement olfactive qu'une prétendue démocrate suisse reprenait à un présidentiable -et présidentié- hexagonal voisin, formule selon laquelle "je ne me sens plus dans mon propre pays".

Mais dans l'ensemble, ce sont l'élégance et la maîtrise qui prédominent; les transports élégiaques sont impressionnants, tel celui du candidat le plus prometteur de cette cuvée, le persévérant Philippe Jaccard, qui, fort soucieux, lui, de genderly correct, et par ailleurs très au fait d'une particularité de la langue anglaise, féminise un corps de métier local et le transforme en navires de guerre ("les derniers épisodes électoraux en ville de Lausanne ont de quoi nous laisser songeur. Et encore ce terme est-il un euphémisme, un peu à l'image des déclarations qu'avait coutume de faire le Foreign Office qui, lorsqu'il se disait préoccupé, avait déjà envoyé ses cantonnières"); candidat acharné, battant, gagneur, virtuose de la métaphore footballistique sur laquelle s'asseoit, si je puis dire, la stratégie communicationnelle de son parti, et pourtant conscience morale éminente, vigilant admoniteur de ceux qui dans son propre camp jouent trop perso, puisque pour lui "nous avons tout intérêt à éliminer les auto-goals tirés sans discernement par certaines âmes bien-pensantes". Candidat dont le bonheur dans l'expression est talonné de très près, voire même tâclé, par celui de ce banquier ébouriffant, qui en un effort que nous ne pourrons pas ne pas nommer suprême, arrive à joindre et à transsubstantier dans une argutie politico-économique les sinuosités propres à Proust et à Bourdieu, à la NRF et au Collège de France: "Enfin, posons-nous la question de savoir si, en pendant combien de temps, nous aurons les moyens d'une politique d'exclusivité, si elle ne dépend que de nous, voire d'exclusion, pour le cas où elle nous serait dictée par d'autres, justement, comme l'imaginent les opposants à notre intégration européenne d'abord, mondiale ensuite, les égoïstes donc malades du nombrilisme".

Ce banquier est très fort. Ne négligeons pas néanmoins tous ces candidats qui, dans la faible mesure de leurs moyens, viennent eux aussi apporter leur pierre aux plus bucoliques carillons de l'économie de marché. Car le modeste visionnaire qui a semé beaucoup de graines et a vu des champignons pousser un peu partout, mais aussi le cadre -encore très débutant mais précurseur- pour lequel "l'encadrement est la pierre angulaire qui doit faciliter l'introduction de nouvelles méthodes de gestion", car ces candidats, dis-je, montrent d'un doigt encore timoré une nouvelle direction du champignacisme; celui-ci, toujours poussé vers de nouveaux rivages, aborde enfin, nous le voyons distinctement, sur un véritable continent, qu'il contribue à constituer au moment même où il en foule les premières plages de sable fin et de guano et de sable fin et de pavés et de sable fin.

Oui, Mesdames et Messieurs, c'est une véritable aurore bordélique que nous voyons se lever devant nous et, si vous n'étiez pas déjà en station verticale, je vous suggérerais de vous lever pour en saluer l'avènement avec les honneurs qui lui sont dus. Nous vivons en un temps où, à côté du champignacisme purement verbal que toutes les précédentes éditions de la remise de cette inestimable distinction peuvent s'enorgueillir d'avoir distingué avec éclat, à côté de lui donc, naît un champignacisme longtemps tenu en bride par l'inextinguible propension des élites politiques à parler pour ne rien dire; pour elles, il va s'agir désormais, de plus en plus, de parler pour dissimuler ce qu'elles font. Le bel Alain leur montre la voie, avec quelle audace et quelle maestria -et "c'est bien normââl". Aujourd'hui les épousailles entre le verbe et l'action enfantent un champignacisme nouveau; les sultans locaux marchent main dans la main avec les consultants -leurs langages s'enrichissent mutuellement, au contact l'un de l'autre; et d'inévitables synergies entre leurs foucades et leurs bravades, entre leurs théories creuses et leurs pratiques vénéneuses vont faire éclore de nouveaux fleurons -si j'ose utiliser ce terme héraldico-botanique- de la langue de bois (quoique cette expression incompréhensible, je le dis en passant, peine énormément le fils de bûcheron qui vous parle).

Même, il n'est pas exclu que le champignacisme se perpétue tout en se projetant hors de lui-même, et se pare désormais des plumes du même et de l'autre, du coq et du goret. Désormais à la fois à la pointe du progrès et les pieds enracinés dans la plus féconde tradition, c'est-à-dire pataugeant dans la glèbe et chantant les bienfaits de la déréglementation, à la fois centre avant comme le parti radical et gardien de but comme le parti radical, à la fois déjà virtuel et encore pesamment traditionnel, le champignacisme va pouvoir remplir ce que, sous d'autres latitudes idéologiques, certains n'auraient pas hésité à appeler sa mission historique: opérer la jonction entre l'enflure d'hier et celle de demain, entre les éminences fluo de la consultance et les bénéficiaires du découpage électoral de Gabriel Desplands, qui, à côté de son patronyme si éloquent, ne portait pas pour rien le prénom intemporel d'un archange.

Nous allons secouer la poussière qui, en notre périple entre Denges et Denezy, nous a collé aux chausses, et nous nous ouvrirons grâce à lui à la vraie réalité, à l'irruption tangible de la virtualité, à l'émergence de l'émergence. Une vache de nouvelle langue va vêler devant nous. Nous allons produire, en une fin de siècle triomphante, la jonction enfin réalisée entre d'une part le vocabulaire rutilant des énarques, les synergies finalisées, les optimisations orchidéennes, la statistique évidée de tout contenu, les histogrammes aux barbituriques et les infographies orange et mauves, et d'autre part les puissantes bouélées bévécrédiennes, fleurant bon le Dézaley et le tabac de la Broye, les ronflements de celui qui, après un repas de midi arrosé où il a pris une sacrée morflée, ne craint pas, en une belle après-dînée consacrée à un épuisant Conseil d'administration, de plonger dans les bras de Morphée pour un clopet réparateur. Courteline et Internet, Chessex et Baudrillard, les bosseurs et les bossards, les tracteurs et les attracteurs, voilà ce qui, grâce à l'Institut pour la Promotion de la Distinction -dont il faut comprendre la légitime fierté- va confluer jusque vers ces réseaux où "de nouveaux mammouths de l'audiovisuel essaient d'étendre les tentacules de leurs réseaux câblés" (comme le relevait récemment le Journal de Genève, en une envolée qui, étrangement, a échappé aux armadas de lecteurs qui dépouillent la presse locale et européenne pour palper le pouls asynchrone du champignacisme).

Car, je vous l'annonce en exclusivité, l'Institut pour la Promotion de la Distinction va pouvoir, grâce à WWW, diffuser à l'échelle mondiale les perles de la culture locale, tout ceci sur un serveur qui sera une serveuse, puisqu'elle se prénommera Josette. Le champignacisme va donc en son giron -qui n'est pas, et de loin, que celui des jeunesses campagnardes- réchauffer et réunir l'ancien et le moderne. Il va continuer son oeuvre grandiose d'immixtion dans les pintes et dans les nouveaux médias. C'est que, polymorphe, polyvalent, auto-immunisé, il se nourrit de lui-même, se reproduit jusque dans les milieux les plus apparemment inhospitaliers, participe à son propre développement, et développe sa propre participation à son extension.

Une des preuves les plus éminentes de son indicible robustesse, c'est que celui-là même qui vous en parle en est imprégné: pourquoi toutes ces occurrences linguistiques impérissables et qui font l'objet de justes récompenses, pourquoi ces assertions flamboyantes, maïaques, estivales et automnales doivent-elles trouver apothéose dans un commentaire qui, s'étant frotté à elles, se fait semblable à elles, s'infléchit lui-même vers le champignacisme. Terrible, taraudante, tourmentée réflexivité qui ne peut que reconnaître sur sa cuisse endimanchée mais endolorie l'empreinte de la semelle, la trace du crampon du champignacisme. Mais l'émotion m'étreint, et je ne saurai m'aventurer plus avant dans les dédales de l'auto-réflexion. D'ailleurs le temps passe, et la descente dames de Sankt-Anton, puis la descente messieurs de Val Gardena, n'attendent pas.

En 1886, prémonitoire, le célébrissime Gaston Deschaumes adressait à l'endroit du symbolisme cet anathème dont la lucidité a voulu que nous le retrouvions dans le Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement: "J'ai la conviction absolue que les jeunes décadents ont voulu créer une langue inintelligible, de façon à n'avoir même plus à se donner la peine d'écrire une phrase française et de traiter une idée si pauvre qu'elle fût." Aujourd'hui ce sont les semblables de Monsieur Deschaumes qui s'enorgueillissent de produire les idées les plus pauvres et les phrases à la fois les plus nulles et les plus alambiquées. Bravant les dangers de la contamination, nous serons à leurs côtés pour admirer, stupéfaits, à quelle hauteur ils portent non seulement les soucis d'économie et les réductions linéaires, mais aussi-et avant éventuellement qu'ils ne leur retombent sur le nez- les fruits d'une éloquence qui aura enfin réussi à joindre, sinon les deux bouts, du moins les fulgurances de la rhétorique antique et les synergies de l'argumentation post-moderne.

Je vous remercie de votre attention soutenue et qui en valait la peine.

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L'année champignacienne 1995

par le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique;
Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias;

Je serai bref.

Cette année a été difficile. Partout les monstres froids de la technostructure sont à l'offensive, partout les poètes, les amis de l'art et de la beauté sont contraints de monter dans les tranchées, pour écouter l'oeil aux aguets la triste lumière de la marée qui menace de les consumer.

Ainsi Chirac a évincé Mitterrand, démantèlement se dit Orchidée, les destructions d'emplois deviennent des "départs naturels", les tags sont remplacés par des pogs.

La syntaxe s'effrite, le vocabulaire se délite. Lorsque la langue de bois rencontre le bouche-à-oreille, tous trois se mettent à faire des petits.

Mais ne restons pas sur ces sombres propos. Nous avons aussi des motifs de satisfaction. Ainsi, tout récemment, une nouvelle étoile est apparue au ciel du pinacle de cette source fraîche qu'est le beau langage. Bien que son éclat ne fasse que commencer à nous parvenir, nous avons manifestement affaire à une supernova. La profession de foi d'une candidate au Conseil national, Mme Christiane Langenberger, parue dans le Journal officiel des Bourgs et des Campagnes, renouvelle le genre électoral de fond en comble. Je cite "L'interdépendance des problèmes politiques m'interpelle: je souhaite m'engager pour une économie efficace et soucieuse des conséquences sociales et pour une Europe fédérée. Je me battrai pour une intégration équitable des femmes dans le monde du travail, pour un système de santé au coût raisonnable et une vieillesse de qualité.".

49 mots. Ça n'a l'air de rien, et pourtant il s'agit là d'un texte remarquable, car, nous pouvons maintenant vous le révéler, Madame Langenberger est notre premier prototype de robot parlementaire fédéral. Les ingénieurs du Grand Prix du Maire de Champignace viennent de lui greffer notre nouveau DPI (discours politique infini). Le croiriez-vous? La profession de foi de madame Langenberger contient huit substantifs et huit adjectifs, et la simple permutation de ces seize éléments permet d'obtenir près d'un million sept cent mille possibilités différentes, ayant toutes à peu près la même signification.

Nous allons prochainement commercialiser ce programme informatique sous forme de jeu: le loto champignacien. Trois mains innocentes vont désigner un nombre au hasard, et je vous lirai une des 100 premières versions aléatoires de ce texte imprévisible. (Trois spectateurs tirent au sort.)

12 L'intégration des systèmes de santé équitables m'interpelle: je souhaite m'engager pour une interdépendance fédérée et politique et pour une femme fédérée. Je me battrai pour une Europe fédérée des économies dans le monde du travail, pour un système de santé au coût raisonnable et une femme de qualité.

20 L'économie des systèmes de santé soucieux des conséquences sociales m'interpelle: je souhaite m'engager pour une femme équitable et de qualité et pour une Europe fédérée. Je me battrai pour une interdépendance équitable des vieillesses dans le monde du travail, pour un problème au coût équitable et une Europe efficace.

51 La femme des systèmes de santé de qualité m'interpelle: je souhaite m'engager pour une interdépendance équitable et politique et pour une conséquence raisonnable. Je me battrai pour une Europe efficace des économies dans le monde du travail, pour un problème au coût soucieux des conséquences sociales et une économie politique.

Je vous remercie de votre attention.

Nous allons maintenant remettre aux lauréats leurs prix, trois diplômes et deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer, qui a su, mieux que tout autre, incarner l'élan champignacien dans la fibre de verre et la colle synthétique.

Mesdames et Messieurs, je passe la parole à l'urne qui va nous communiquer les résultats du grand prix.
Vive la parole, vive la langue, vive le Champignac!

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Le fonds Rochat, précurseur du Grand Prix du Maire de Champignac

par le Zoïle des Lettres

 

Sur ce vénérable parquet consacré par l'usage, vous aviez accoutumé d'ouïr un signalé rhétoriqueur, en proie à la plus intempérante ébriété oratoire, défourrailler pour vous de sa panoplie quelques-unes de ces métaphores fraîchement fourbies qui brillent comme l'éclair et frappent comme la foudre. Or voici qu'à sa place j'ose me présenter devant vous, soucieux uniquement de m'atteler à rénover ce canton et son plus beau fleuron: le Grand Prix du Maire de Champignac. Dans cette hasardeuse entreprise, je tâcherai de me montrer le plus persuasif, si je ne suis pas le plus éloquent. J'oeuvrerai dans le respect du passé, et en me projetant intrépidement vers l'avenir.

Plus que l'éminente dignité d'être homme, je viens décliner parmi vous le bonheur d'être vaudois. Car il est une institution que le monde entier nous envie, dont les racines plongent au plus profond de l'humus fertile, du fécond terreau de ce pays. En elle s'inscrivit jadis et se lit encore aujourd'hui la prévoyante sagesse de notre petite patrie. Par elle nous accédons à l'intime connaissance de sa décisive contribution au plan providentiel dont la réalisation engage le destin de l'espèce. Je veux parler du fonds Rochat.

Mais écoutez plutôt et soyez édifiés: par testament daté du 28 mars 1834, le pasteur Abram-Elie Rochat (1765-1840) dévolut six mille francs à un fonds dont les intérêts iraient à de jeunes garçons répondant au nom de Rochat, qui manifesteraient la vocation de ministre, avocat ou tel autre état honorable, pour lequel les études sont indispensables. Les candidats devaient -je cite- "avoir une figure agréable, annoncer des talents autant qu'on en peut juger à cet âge". En outre, il était pourvu que la gestion de cette somme serait confiée à un honnête homme nommé Rochat, auquel incomberait de la faire fructifier sur des valeurs sûres.

Le fonds existe toujours, amis champignaciens, et il est actuellement administré par l'honnête Antoine Rochat, notaire. Son capital, grossi d'appoints substantiels versés par divers membres du clan, s'élève à 83'210 francs, après arrondissement au franc inférieur. Selon une ancienne pratique, une commission de trois personnes, -un juriste, un pasteur, un médecin,- examinent les candidatures et proposent un préavis au Département de l'instruction publique, qui désigne le bénéficiaire. Ladite commission est nommée par le même Département et renouvelée par cooptation. Elle se compose présentement de l'honnête Pierre Rochat, notaire, de l'honnête Daniel Rochat, pasteur, de l'honnête Éric Rochat, médecin et conseiller aux États.

De la part d'un homme que son ministère aurait dû incliner à l'humilité, cet altier préjugé de l'austère Abram-Elie en faveur des seuls Rochat peut surprendre. Pour en saisir la raison, il importe de se rappeler que l'épopée des Rochat vient de loin. Les Rochat, en effet, couvrent une tranche mémorable de l'histoire de l'humanité. De tout temps, la chronique les a décrits tenaces, mordaces, pugnaces. Bonaparte lui-même observait déjà, lors de la glorieuse expédition d'Égypte, au colonel Jomini: "Un mameluk vaut quatre Rochat, quatre mameluks valent huit Rochat, seize mameluks valent seize Rochat; trente-deux Rochat valent soixante-quatre mameluks." Comme on le sait maintenant grâce aux mémoires apocryphes du maréchal des logis César-Amédée Rochat, cette opinion flatteuse était partagée par les moukères du Caire, dont César-Amédée écrit, non sans une pointe de fatuité touchante chez un si rude guerrier: "Après notre passage, les Cairotes sont cuites."

Depuis les époques les plus reculées, les Rochat ont crû et multiplié. Rien qu'en 1980, la fête des 500 ans de la famille réunissait quelque 2000 membres à la vallée de Joux. Dans le seul canton de Vaud, 1500 abonnés du téléphone, tous à jour dans leurs paiements, portent le nom de Rochat. Pour déterminer le nombre total des Rochat en Suisse, il faut quadrupler ce chiffre. Partis si fort et de si loin, les Rochat vont continuer de proliférer à tout va, et l'on peut prévoir qu'ils finiront par submerger tous les autres. La politique, dit-on, est l'art d'anticiper. Aussi le Grand Conseil -vous savez bien, le Grand Conseil: ils sont là-haut deux cents qui ont de l'esprit comme vingt-, s'honorerait-il en décrétant le droit au retour pour chaque Rochat expatrié, avec attribution automatique de la bourgeoisie en n'importe quel lieu où il lui plairait de s'établir, assortie de la possibilité octroyée à tout possesseur d'un patronyme rare ou banal, noble ou ignoble, autre que Rochat, d'exiger de l'état civil de sa commune que lui soit gratuitement substitué celui de Rochat. Concomitamment, le Grand Prix du Maire de Champignac serait rebaptisé Grand Prix Rochat, conféré à un Rochat par un jury exclusivement constitué de Rochat.

D'ici j'entends gronder comme une récrimination. Mais je m'empresse de rassurer les vrais patriotes. Afin de ne pas attenter à notre patrimoine le plus précieux, serait proclamée la pérennité du Prix Jacques Chessex: d'anthume seulement qu'il est, le Prix Jacques Chessex deviendrait simultanément posthume. En sorte qu'aux siècles des siècles il serait accordé à des générations de futurs Rochat d'en célébrer avec effusion le lauréat éponyme, inamovible et perpétuel.

Mes amis, enfin nous voici rendus à nous-mêmes, tels ces navigateurs en perdition qui devinent poindre au détour des nuées l'évanescente chimère du salut, sous la chamarre des ciels d'orage. Et vous! champignaciens incrédules, scellez vos paupières ombrageuses, et contemplez avec l'oeil du dedans cette radieuse apothéose: le Prix Rochat décerné d'un coeur unanime par une communauté de Rochat à un Rochat, émanation de l'âme collective des Rochat. A terme, un pays entier de Rochat, qui seul nous garantirait un gouvernement homogène et une réforme scolaire harmonieuse. Ce serait, restituée sur la terre comme au ciel, la divine et immuable identité à soi, l'essence et l'existence conciliées, l'unité de l'être irréfragablement fondue avec l'unicité de l'appellation, -l'alpha et l'oméga, pour tout dire, d'une aventure séculaire désormais achevée.

Sans l'aide de personne, arc-boutés contre tous, les valeureux adorateurs du papet qui peuplent cette minuscule portion de l'Univers auraient donc accompli seuls cette prodigieuse avancée. Un petit pas dans l'histoire du canton, concéderont peut-être du bout des lèvres les esprits chagrins, -mais quel pas de géant dans l'histoire de l'humanité!

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L'année champignacienne 1996

par le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique;
Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias;

Je serai... multimédia. (Il ouvre son ordinateur portable.)

Il est parfois certains dimanches soirs de doute, où en rentrant du chalet on se demande si tout cela a un sens. Les questions se bousculent alors. A quoi servent tant d'efforts? Le champignacisme a-t-il encore un avenir? A quoi bon lutter pour le beau langage quand plus personne ne parle? Où ai-je mis les clés du garage? Arrivé chez soi, on fait ce que tout être humain fait lorsque le sens de la vie l'appelle, quand l'angoisse monte: on allume la télévision.

Ce simple geste m'a récemment rendu confiance en notre oeuvre. En effet, entre une publicité vantant les tablettes de nettoyage pour prothèses dentaires et une enquête troublante sur la présence d'extraterrestres au sein de l'administration militaire fédérale, mes oreilles ont cru entendre ceci:

De l'ordinateur sortent quelques paroles inaudibles, aussitôt répétées pour les handicapés du multimédia: "Le rêve va se réaliser aussi sous forme d'expériences existentielles, d'atmosphères ludiques, où il y aura des événements qui seront frappants, et où les gens seront appelés à vivre une réflexion, et en même temps à s'engager vers quelque chose d'extraordinaire sur le plan du plaisir."

Merveille des merveilles, splendeur des splendeurs, nous la tenons enfin, cette grande vérité, cette affirmation qui réconcilie à la fois le dépassement des jeunes hégéliens, la dualité de la première topique chère aux freudiens, la Sainte Trinité des chrétiens, et les rigatoni sauce aux quatre fromages. Ces mots sont une réponse, au sens de cet écho divin qui, au fond d'une chartreuse ou d'un moutier, répercute à l'infini, sous les voûtes d'un réfectoire au petit matin, le chant grégorien des novices, le craquement des biscottes et la digestion difficile du cacao de la veille refroidi dans un vase de nuit mal rincé. Voici la Réponse qui résout tout, la Réponse qui absorbe tout, la Réponse qui répond.

Mais quelle était la question? Le moment est venu, Mesdames et Messieurs, de vivre une réflexion, et en même temps de s'engager vers quelque chose d'extraordinaire sur le plan du plaisir: nous allons faire un petit jeu: je vais vous suggérer quatre questions, et vous allez voter pour choisir celle qui vous semblera la plus vraisemblable.

Proposition A: Comment se présentera le site Internet de l'union des producteurs de vacherins Mont-d'Or?

Proposition B: Quel est votre programme politique, Jozef Zysiadis?

Proposition C: Est-ce qu'on fera vraiment la fête lors de l'Exposition nationale de 2001?

Proposition D: A quoi ressemblera le programme de la prochaine saison du cirque Knie?

Le Zoïle des Lettres va décompter les voix.

La question était en fait: "-Et la fête, est-ce qu'on fera vraiment la fête? parce que les thèmes que vous donnez, c'est un peu à se casser la tête." Et la réponse a été donnée par Fabrizio Sabelli, éminent ethnologue et sociologue, responsable de l'expo 2001, sur les ondes d'une des chaînes de la télévision suisse romande dont nous tairons le nom par crainte du mobbing.

Il ajoutait les précisions qui suivent, qui éclairent sa pensée:

"Et bien, dans ces lieux, il y aura des thèmes que nous appelons transversaux, qui traitent de ces ensembles-là. Le tout avec des expositions d'art, des événements extraordinaires, des moments ludiques où l'interaction permettra aux visiteurs de vivre une expérience qui n'est pas seulement intellectuelle ou culturelle, mais aussi un moment de détente et un moment de plaisir."

Et tout ça, qu'est-ce que c'est? "C'est un concept le plus moderne qui existe, et qui n'a jamais été fait."

Ayons confiance, Mesdames et Messieurs de l'assistance publique: un gigantesque élevage de champignacismes se prépare près de nous, de l'autre côté de la chaîne du Jorat. L'exposition nationale de 2001 s'annonce d'ores et déjà comme l'apothéose millénariste du verbe fou, comme une immense somme de réponses dont on aura oublié les questions.

Ça ne vous rappelle rien? Des réponses dont on cherche les questions? Le goût du dentifrice vous vient dans la bouche, selon le principe de Madeleine Proust... mais voui: c'est le Microphage, un jeu de la Loterie romande imaginé par Bernard Pichon, que vous aviez coutume de subir en vous brossant les dents chaque matin.

Bernard Pichon, qui a enchanté notre enfance avec Gaspard-le-Renard et Blanche-l'oie-qui-se-prend-pour-une-dinde; Bernard Pichon qui nous accueille, pauvres pécheurs, dans son confessionnal public; Bernard Pichon qui nous accompagnera dans notre évolution personnelle en vantant bientôt les tablettes de nettoyage pour prothèses dentaires. Tel est l'homme qu'il nous faut. Au lieu de ce triste Franci(s) Matthey, portons Bernard Pichon à la tête de la prochaine exposition nationale.

Je vous remercie de votre attention.

Nous allons maintenant remettre aux lauréats leurs prix, deux diplômes et deux magnifiques statuettes, issues d'un nouveau moule que nous devons au très grand Henry Meyer, qui a su, mieux que tout autre, incarner l'élan champignacien dans la fibre de verre et la colle synthétique.

Mesdames et Messieurs, je passe la parole à l'urne qui va nous communiquer les résultats du grand prix.
A bas le sens, vive la parole, vive la langue, vive le Champignac!

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Taxonomie champignacienne

par Arsène Brodequin, endimanché

 

Mesdames, Messieurs,

L'émotion m'étreint et ma glotte me joue des tours, car l'instant est solennel. Mais puisque je suis irrémédiablement devant vous, je vais essayer de lire ma prose avec du ton, comme on nous le demandait à l'école.

L'école! Nous sommes, le savez-vous, les nobles héritiers de l'école vaudoise pas encore mutante mais déjà transgénique, et, assis sur le magma en fusion des idées reçues et des énoncés rocailleux, nous contemplons le désastre. Nous faisons des pieds et des mains pour réveiller les têtes peu pensantes de nos compatriotes, mais aucune diane, aucune sonnerie de réveil, aucun communiqué du bureau d'information de l'Etat de Vaud ne vient nous prouver que les cerveaux spongiformes de nos congénères ont pris leur envol.

Aucune? Si! L'Etat de Vaud, à la veille de sa disparition , vit encore, et il a des soubresauts d'un imposant lyrisme. Malgré les apparences, dans le sillon humide de la lourde glèbe broyarde, quelques plants magnifiques se sont jetés à l'eau, et, voguant de conserve, ont réussi à prendre le taureau par les cornes.

Quarante-deux valeureux et valeureuses ont lancé à la face du monde le feu d'artifice de leurs fleurs rhétoriques, ont rendu le délicat nappage de succulentes tartes à la crème oratoires. Devant une telle moisson, devons-nous rester cois et nous la coincer? Non, nous devons faire front et tenter de nous porter à la hauteur de ces fleuves dont le courant nous emporte au septième ciel de l'empire de Joseph, Jean Jacques, Jacqueline et les autres.

Mais sois sage, ô ma ferveur, tiens-toi plus tranquille et prends un siège sur le banc devant la maison! Non seulement tu l'as bien mérité , mais il le faut! Un robuste plongeon sémiologique s'impose, avant que nous ne ceignions le front des heureux récipiendaires de cette magnifique statue coulée dans le bronze et le sagex.

Analysons, trions, décortiquons. Un immense effort herméneutique nous conduit à l'hypothèse suivante: le champignacisme, dans son infinie diversité, est ternaire; il s'abreuve à trois sources vives, et tisse les tresses de trois filons, aussi solides que délectables.

Trois sortes d'inspiration s'élancent à l'assaut des hautes cimes de l'éloquence où les concurrents prennent leur pied ou se prennent les pieds. Ces trois sources, je les classerai, pour la commodité de l'exposé, en A, B et C. Je les illustrerai de citations qui atteignent la pureté idéale du geste sportif, tel le divin et olympien marquis signant un contrat de quelques centaines de millions de dollars avec une chaîne de télévision.

Je m'égare. Revenons à nos trois types idéaux. Les A sont le lot de personnes à responsabilité, mais sans doute abruties, je veux dire assommées de travail; cernées par les innombrables occasions où, elles doivent parler en public sans filet, elles tombent dans un panneau qui les repousse avec violence en direction de la buvette du Grand Conseil. Magistrats et journalistes, les A avouent une tonitruante stupeur; ainsi de la conseillère d'Etat qui voudrait "rafraîchir la mémoire de ceux qui étaient absents la semaine passée"; ainsi de notre Jean Jacques à nous, qui confessait: "Utiliser un moyen aussi lourd que la grève me semble léger". Les A sont des Alphonse Allais alpestres; ils assènent un énorme coup de marteau sur leurs propres doigts, mais ne crient pas qu'ils ont mal, car même de cela, ils sont trop occupés pour s'en être rendus compte.

Les B, embourbés, emberlificotés laissent planer un doute taraudant: ont-ils forcé sur le biberon? Sont-ils si impressionnés par la virtuosité inconsciente des A qu'ils s'en éloignent à force de vouloir les imiter? Insondable mystère. Ne nous restent que les débris haletants de leurs tentatives, aussi longues que sont concises les sorties des A. Telle cette assertion parue dans Domaine public -périodique qui manque d'entraînement en champignacisme, mais qui peut parfois d'un seul coup de rein rattraper l'immense écart qui le sépare de ses congénères de la presse des médias, tel un Toni Rominger à la dérive dans les premiers lacets du Pillon mais qui reviendrait à la force du mollet sur le souverain Jan Ullrich. Je recolle à la roue des B, et évoquerai ce syndic, sans doute rendu nerveux par un Conseiller d'Etat de type A, en charge des affaires militaires et qui s'emploie à parler d'emploi. Je cite l'envieux  : "La gauche à laquelle j'appartiens et m'engage depuis un certain nombre d'années n'aura donc pas à rougir de ma contribution dans le cadre de l'élaboration de cet exercice puisque, bien au contraire, j'aurai à coeur de contribuer à faire en sorte que cet exercice soit tout simplement réaliste dans son scénario et respectueux des valeurs qui fondent une société intelligente tout en permettant de vérifier quelques aspects de l'état de préparation des organismes publics censés protéger notre population. Il ne s'agit donc nullement, au travers de cet exercice de défense générale, de se mettre au garde-à-vous devant n'importe quel représentant de n'importe quel parti, ça n'a jamais été mon genre d'ailleurs et ce n'est pas demain la veille que cela arrivera, question de dignité."

Les B sont des battants qui se placent sous la bannière de Brigitte Bardot et des Babibouchettes en laine synthétique, ils balbutient, mais c'est avec un brio qui ne peut être rendu qu'en une lecture qui devrait se faire en un seul souffle (ce qui, vous venez de vous en rendre compte, est humainement impossible, et l'aurait été même à la fameuse Sarah Bernhardt).

Les C maîtrisent la syntaxe, balancent des périodes quasi parisiennes - ce qui fait encore plus coquettement ressortir leur intellect caillouteux. Ils sont moins anéantis que les A, moins à la bourre que les B, et l'emportent de beaucoup sur les deux autres groupes en correction linguistique - mais aussi, faut-il le dire, en crudité champignacienne. Leur rareté est due à leur infinie modestie, qui les prévient de clamer leurs compétences sur la place publique. Mais lorsqu'ils cessent enfin de se retenir, quel savant cortège, quel criant cataclysme : "En Europe, la France est le pays du débat d'idées [...] En Suisse, un tel espace manque absolument. Les politiciens sont intellectuellement embarrassés, les scientifiques polarisés, les écrivains autistes et les femmes hystériquement hostiles à la discussion d'idées". Recueillons-nous, Messieurs et surtout Mesdames, devant Catilina et Cicéron à la fois. Même Claudia Cardinale ne fera pas l'affaire : on ne trouvera de porte-étendard à ces C que leur représentant de cette année, Christophe Calame, le virtuose qui a réussi à retrouver sous le matelas de la philosophie et de la littérature romandes un moelleux bas de laine qu'il aurait été bien en peine de tricoter lui-même, et dont la classe nous cloue le bec, tout simplement.

Je ne sais pas si la vox populi, qui hélas a souvent tendance à miser sur de mauvais chevaux, distinguera ces magnifiques bucéphales ou d'autres rossinantes. Seule l'urne nous le hennira, de sa voix de stentor. Mais je voulais leur rendre un vibrant hommage, avant que le fleuve impétueux du champignacisme ne les emporte vers les somptueuses poubelles de l'histoire: leurs tentatives montent désormais en ligue des champions, et vont devoir subir le choc de la comparaison avec des monuments comme les pensées de l'inexpugnable Président Philippe Pidoux, comme les invectives du volubile souriceau de Ropraz.

Terrible défi, mais qui ne doit pas nous faire oublier une légitime allégresse. Il y a peu de temps encore, à peine dix minutes, au début de mon discours, l'avenir s'annonçait morose, et nous glissions lentement sur le verglas sirupeux qui nous amènerait à Noël, puis aux élections cantonales. L'optimisme revient! Place à l'Apéritif, aux Bacchanales et aux Cacahuètes!

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Sommes-nous seuls dans l'Univers?

par le délégué aux cérémonies solennelles
du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique;
Mesdames et Messieurs de la presse bientôt réunifiée;

Je serai... saisi par l'angoisse, par le morne silence des espaces infinis qui nous entourent. Comme ce rhume de cerveau que vous entendez, et comme ce Blaise Pascal à qui vous pensez, je vais me prendre la tête, en somme.

Sommes-nous seuls dans l'Univers? Sommes-nous uniques, perdus, isolés telle l'île aux canards en plein milieu du lac de Sauvabelin? N'y a-t-il que la modeste académie champignacienne, c'est-à-dire vous, Mesdames et Messieurs de l'assistance publique, à avoir perçu tout ce qu'il peut y avoir de beau, tout ce que l'on peut trouver de grandiose dans le quotidien le plus banal?

Il y a, bien sûr, de nombreuses institutions qui honorent les véritables créations des artistes zauthentiques, les zoeu[zø]vres -choisies, complètes ou en espérance. Il y a ces quarante prix littéraires romands, qui récompensent chaque année, avec une remarquable sûreté de jugement, les quarante romans qui se publient dans nos cantons. Il y a, par exemple, le Prix Edouard Rod, remis dans le beau village de Ropraz, qui récompense chaque année les meilleures critiques de Jacques Chessex. Cela est bien, cela est beau.

Mais qui d'autre que les Champignaciens s'adonne au travail ingrat de l'orpailleur du langage? Qui éviscère les corps constitués pour en faire jaillir les précieux calculs politiques? Qui soulève à bout de bras la lourde masse des médias pour dégager de cette immense gangue de pâte à papier et de réseaux hertziens les truffes odorantes qui nous font entendre la lumière du Verbe? Qui? Qui?

Une enquête approfondie nous a permis de découvrir l'existence de prix-frères, de récompenses-jumelles, de célébrations cousines de la nôtre. En cette époque de globalisation totalisante de la mondialisation planétaire, pour parler comme David de Pury, Champignac d'Argent 1994, il est bon de voir loin, au-delà des mers et des déserts qui nous cernent de toutes parts.

On recense en France, dit-on, 1700 prix littéraires, dont le prix de la gendarmerie nationale, qui vise à encourager les auteurs de romans policiers à donner une image héroïque des pandores de l'hexagone, de la Corse et des colonies. Parmi ces 1700 prix, il s'en trouve un qui nous est cher: le Nanard d'Or, qui a été attribué cette année à Madeleine Chapsal, pour son ouvrage, rédigé en deux semaines et intitulé Ils l'ont tuée, au féminin, consacré à je vous laisse imaginer qui...

On pourrait évoquer également l'anti-prix Nobel de la Paix qui a distingué récemment une remarquable étude sur "la douleur probablement ressentie lors des différentes méthodes d'exécution capitale".

Cependant, on peut trouver encore mieux. À l'ouest, il y a du nouveau. Des Amériques nous vient le prix Darwin, qui honore chaque année une personne ayant trouvé la mort dans un accident particulièrement mémorable. Décédé en 1997, le lauréat avait survécu trois lustres à son exploit. Il y a quinze ans, ce camionneur californien s'était assis, avec six canettes de bière, sur une chaise de jardin attachée à 45 ballons gonflés à l'hélium. Il se retrouva en quelques secondes à une altitude de 4000 mètres. Sa dérive dura quatorze heures, au bout desquelles il pénétra dans le couloir d'approche de l'aéroport international de Los Angeles. Un hélicoptère sortit alors des nuages pour le sauver.

Il y a deux ans, le prix Darwin était revenu, à titre posthume évidemment, à un jeune homme mort écrasé par le distributeur automatique de boissons qu'il était en train de secouer pour en tirer un Coca à l'oeil.

En Italie, c'est la justice aux mains propres qui récompense de telles prouesses. Le tribunal de Pérouse a relaxé lundi 27 octobre un jeune aveugle interpellé au volant d'une automobile. Suspecté de simuler son invalidité, le jeune homme a convaincu les juges par ces mots: "En vérité, je suis un miraculé; j'ai retrouvé la vue après un voyage à Lourdes, où je me suis rendu le 13 décembre dernier, jour de la Sainte-Lucie, patronne des aveugles." Nous sommes le 13 décembre, Mesdames et Messieurs, et que Sainte-Lucie nous éclaire, nous aussi!

Je vous remercie de votre attention.

Avant d'énumérer la liste des lauréats, je tiens à rappeler que, contrairement à toutes les rumeurs qui sourdent d'oreilles aussi malentendantes que mal intentionnées, le Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac est totalement incorruptible et soucieux des apparences, comme l'a si justement déclaré le procureur général du canton de Vaud.

Nous allons maintenant remettre aux lauréats leurs prix, deux diplômes et deux magniÞques statuettes, que nous devons au très grand Henry Meyer, qui a su, mieux que tout autre, incarner l'élan champignacien dans le plâtre et la peinture à la bombe.

Mesdames et Messieurs, je passe la parole à l'urne qui va nous communiquer les résultats du grand prix.

À bas le sens, vive la parole, vive le Champignac !

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Une unité de mesure à la taille de l'homme

par Marcel Appennzzell,
sociologue de terrain

Champignaciennes, Champignaciens, il me faut maintenant exprimer la reconnaissance de Champignac et de ses habitants à l'un de ses plus illustres citoyens, injustement décédé, après une vie consacrée au juste milieu, à l'élan contrôlé et à la rhétorique politique.

Le Président Delamuraz nous a quittés, nous devons ici témoigner de tout ce qu'il a apporté à Champignac, à la Champignaquerie et aux Champignaciens.

Car ce n'est pas seulement de ses propres oeuvres que le Président Delamuraz, Champignac d'Or 1992, a inséminé notre conscience et notre paysage intérieur sémiolinguistique. Appelé à de plus hautes tâches dans la Berne fédérale, il a laissé derrière lui un parti radical-démocratique vaudois orphelin, qui de l'orphelinat est passé progressivement à la déliquescence politique et à la minorité gouvernementale.

Mais s'il faut bien constater que le radicalisme vaudois n'est plus la force vivescente qu'il était du point de vue politique, il faut bien admettre qu'il est resté le grand parti de la rhétorique banquetière et de l'envolée lyrique légèrement dérapante, malgré les attentats réguliers que des rewriters stipendiés font subir à sa prédominance sur ce point.

Respect donc à l'héritage delamurien, dont la force vitale a d'ailleurs fini par déborder les frontières politiques, sans pour autant s'imprimer de manière aussi forte. On sait que certains entrevoient pour le parti socialiste un destin radicalisé (au sens vaudois du terme), on y cherche pourtant des rhéteurs d'un aussi impressionnant acabit. Même si on a pu entendre une conseillère communale socialist, déclarer avec un bel élan: "Je ne veux pas être plus royaliste que le pape."

Champignaciens, Champignaciennes, nous voulons rendre aujourd'hui un hommage définitif au Président Delamuraz et comment le faire mieux qu'en consultant les lecteurs de notre bien aimé organe La Distinction.

Nos lecteurs se sont prononcés, par lettre, par messages électroniques sur notre site Internet, par téléphone auprès de notre rédaction, par intervention directe lors de la soirée de la gym hommes. Plus de 500 lettres, la plupart positives, nous sont parvenues.

Il s'agissait dès lors de trouver comment rendre cet hommage, que réclament, unanimes, les Champignaciennes et les Champignaciens. Les solutions faciles (une rue, une place, un quai) ayant été prises par plus démagogues que nous, nous avons décidé de tenter de nous mettre au niveau du personnage.

L'évidence s'est fait jour lorsqu'on a considéré l'essence même du radicalisme vaudois et delamurien, qui est évidemment de prendre la mesure des choses.

Mesure du tour de taille, dont le déclin est l'un des signes les plus nets du déclin de la substance même du grand parti. Il ne pouvait y avoir qu'un maigre comme Philippe Pidoux pour proposer de nous faire disparaître dans le canton de Genève; Charles Favre n'a de gros que son désir de terrasser l'Etat social en prétendant lutter contre le déficit; par souci d'égalité, nous ne dirons rien ici de Mme Maurer.

Juste milieu, relativité de toute chose, mesure de toute chose: il faut donner une unité à tout cela, maintenant que celui qui l'incarnait si justement n'est plus parmi nous.

C'est donc une nouvelle unité de mesure et de compte universelle, à la dimension de celui que nous voulons ici honorer, que nous proposons au monde, certains que telle la tache d'huile de moteur de promène-couillons sur les eaux du bleu Léman, elle s'étendra au loin. D'Ouchy à Lausanne, de Lausanne au Canton de Vaud, du Canton de Vaud à la Suisse Romande, de celle-ci aux tribus confédérées, et de là, n'en doutons pas, à l'Europe, à l'hémisphère occidental puis à l'Univers:

Champignaciennes, Champignaciens, voici devant vous le delamure:

Attention: toujours prononcer delamure, jamais telamura.

Afin de montrer son respect, le champignacien s'efforcera de hocher la tête lorsqu'il utilisera la nouvelle unité: delamure.
Il est aussi possible de faire précéder cette évocation d'un ouais ouais: "Ouais, ouais, delamure."
Vous noterez que nos graphistes ont su fixer sur le papier l'équilibre du juste milieu, la rondeur de l'homme d'État, mais aussi la vigueur dirais-je érectile de l'homme tout court.

Champignaciennes, Champignaciens, Qu'est-ce qu'un delamure: un delamure vaut exactement 2,04166.
Les cinq chiffres après la virgule lui garantissent de répondre au plus près des besoins, particulièrement lors de l'utilisation pour de grandes quantités.
Comment est-on parvenu au delamure?

Champignaciennes, Champignaciens, La formule est simple: surface et temps.

Le delamure est le quotient du nombre moyen d'annonces mortuaires au nom de notre défunt président par page de 24 Heures et de la durée de la minute de silence en l'honneur de notre défunt président telle qu'elle a été définie par la présidente du Conseil communal de Lausanne et respectée par ce même conseil, à savoir huit secondes exactement.

Lausanne, Capitale olympique, sera bien sûr la première à utiliser le delamure. Le lieu de l'expérience est tout désigné: tout chien surpris en train d'outrager le Quai Delamuraz d'Ouchy en s'y exprimant de manière solide verra son maître frappé d'une amende de 30 delamures, à savoir CHF 61.249; en cas de récidive, l'amende passera à 50 delamures respectivement CHF 102.084.
Le lieu en effet, commande la sévérité. Le syndic de Lausanne saura par ailleurs moduler les amendes en fonction des outrageurs, de la consistance et de la taille de l'outrage.

Mais le delamure ne saurait être qu'une mesure de compte financier. Il doit s'étendre à d'autres domaines. Notre défunt président étant un homme du terroir (même s'il a toujours vécu en ville), le prochain terrain d'expérience est tout désigné: le recensement fédéral du Bétail. Car recensement fédéral du bétail il y a: Volkszählung, Betriebszählung und Viehzählung sont les trois mamelles de la statistique fédérale.

Ainsi, pour exprimer le nombre de têtes de bétail, on utilisera le delamure.

Ainsi, en 1993, la commune de Lausanne aurait compté de gauche à droite:
- 0.98 delamures d'ânes
- 98 ouais ouais delamures de porcins, verrats compris, et
- 459.4 delamures de bêtes à cornes.

Champignaciennes, Champignaciens, vous le constatez, l'avenir du delamure est radieux, et nous savons ce qu'il nous reste à faire, pour que cette grande idée soit reprise par le monde entier: ne pas oublier de ramasser les petits cadeaux de nos amis à quatre pattes sur le Quai Delamuraz.

C'est ainsi que nous pourrons continuer à tenir d'un pied ferme le gouvernail du char de l'Etat qui, tel la pyramide de Kheops, brave d'un oeil vigilant la tempête qui se dresse sur la route de l'avenir.

Merci de votre attention.

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L'année champignacienne 1998

par le délégué aux cérémonies solennelles
du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique;
Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias;

Je ne serai pas trois transigeants, je ne serai pas deux transigeants: je serai intransigeant.

Bien sûr, de grands exploits verbaux ont accaparé cette année le devant de la scène internationale. Les amateurs ont découvert de nouvelles et riches expressions, appelées à faire durablement florès, comme "avoir des relations inappropriées dans un bureau ovale", ou "invoquer la compassion humanitaire en faveur des généraux à la retraite porteurs de lunettes noires". Le Congrès suprême du peuple nord-coréen, après avoir nommé à la tête du pays Kim Jong-il parce qu'il "détient les réponses à toutes les questions que pose l'édification du socialisme", a honoré la mémoire de son père, le fondateur de la dynastie, en décernant à la momie de Kim Il-sung, éviscérée depuis quatre ans, le titre de "président éternel" du pays.

Cette démesure verbale, cette inflation langagière, ce ballonnement oratoire aurait de quoi effaroucher plus d'un; cependant, vaillamment, comme chaque année, nos braves pioupious et nos fougueuses amazones de Suisse romande se sont lancés dans la bataille. Le résultat est là, vous allez l'entendre dans quelques instants.

Mais avant ce moment d'émotion émouvante autant qu'émotionnante, comme aime à dire Jean-Marc Richard quand il pousse Alain Morisod sur sa chaise roulante, je dois vous faire part d'une inquiétude.

Le Champignacisme, ce joyau de pure gratuité dans un monde de marchandises, est en danger. Une pollution délétère et rampante s'approche à grandes enjambées de notre prix. Quelle est cette contamination qui nous menace? Mesdames et Messieurs, c'est l'esprit sportif.

En effet, l'obsession du classement et la manie du vedettariat amènent de plus en plus de membres du jury à choisir le titre qui claque, le nom qui sonne ou la fonction qui résonne. On voit même certains édiles, en chute dans les sondages, se vautrer dans les amphigouris et répéter le même contrepet tous les six mois, dans l'espoir qu'on les remarque enfin. À tous ceux-là, je rappellerai que le Champignac est un prix de virtuosité rhétorique spontanée, et que, comme la Grâce chez Calvin et la métaphysique chez Chessex, il s'abat sur ceux qui s'y attendent le moins.

Mais le détestable esprit sportif nous menace d'une autre manière. Chacun connaît la devise olympique et latine: "Si tu gnousses, ôte la housse, y te faut de la mousse"; en français d'aujourd'hui "-Des larmes? De la sueur? -Décapsule la dose d'érythropoïétine!". Par ces mots, le baron de Coubertin, grand précurseur de l'esprit champignacien, voulait nous prévenir: qui dit sport dit dopage. Ces deux toxicomanies sont éternellement liées comme la peste et le bubon, comme les pharmaciens et le parti libéral vaudois.

Or une monstrueuse orgie de dopage collectif s'approche au fil des mois. Je veux parler de la Fête des Vignerons. Et il faudra nous prémunir contre les effets retors de cette bacchanale et nous assurer de la sobriété des candidats au Grand Prix de l'année prochaine. Une vigilance de tous les instants ne sera pas de trop, car nous voyons déjà délirer la presse locale, qui anticipe sur l'événement comme la nuée annonce l'orage, comme la chute tendancielle du taux de profit prélude à la révolution sociale.

Quelques brèves citations vous convaincront de la réalité de cette menace:
"Lundi dernier encore, les vendangeuses-bacchantes ont répété. Les pauvres: elles avaient tellement froid qu'elles avaient mis cinq couches de vêtements!" (24 Heures, 20 novembre)
"Chez les Duboux de Lavaux, les hommes rencontrent leur future femme lors de la Fête des Vignerons. Depuis quatre générations." (L'Hebdo, 24 septembre)
"Le célèbre petit chevrier de la Fête de 1927 revient septante-deux ans plus tard!" (Vevey-Hebdo, 2 octobre)
"Pourquoi le Ranz des vaches nous fait-il pleurer?" (L'Hebdo, 24 septembre)
"Hier au Mont-Pèlerin, le présent a joué à cache-cache avec le passé (...) les boeufs qui tireront le char de Cérès, la déesse de l'été, ont fait leur première apparition publique." (24 Heures, 4 avril)

Craignons le pire. Les gazettes nous apprenaient récemment que le record polonais d'alcoolisme au volant, détenu jusque-là par une Varsovienne arrêtée en août à Szczecin avec 9 grammes d'alcool dans le sang, avait été battu en septembre par un conducteur de Kwidzyn qui a passé la barre des 9,8 grammes. Voilà où mène le sport.

Non, trois fois non, le Champignac n'est pas un sport. Le Champignac est un art. Un art qui obéit à une seule loi: ce qui se conçoit vaguement s'énonce obscurément.

Je vous remercie de votre attention. Nous allons maintenant remettre aux lauréats leurs prix, deux diplômes et deux magnifiques statuettes, issues d'un nouveau moule que nous devons au très grand Henry Meyer. Mesdames et Messieurs, je passe la parole à l'urne qui va nous communiquer les résultats du grand prix.

À bas le sens, vive la parole, vive la langue, vive le Champignac!

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C'est en allant Saint-Claude qu'en même temps j'allais à saint Claude

par Daniel Rausis

Mesdames et Messieurs,

Le 6 juin 99, je me rendais à Saint-Claude avec une copine pour y faire l'acquisition de l'un de ses tuyaux terminés par un petit fourneau que l'on bourre de tabac ou d'autres substances, car c'est à Saint-Claude que l'on fait les meilleures pipes.
Le 6 juin 99, je passais la frontière avec une copine et c'est elle qui conduisait. "Tu vas sinon, me dit-elle avec un regard en coin, te perdre sur la route de Meyrin."
En vérité, je n'ai pas de permis de conduire et c'est ainsi que nous avons franchi la frontière.

Mesdames et Messieurs,

Le 6 juin 99 j'allais à Saint-Claude, en toute innocence, sans savoir qu'en même temps j'allais à saint Claude.
Est-ce que quelqu'un ici se rend compte de ce que ça veut dire?

Paul Féval avait osé dans un roman de cape et d'épée cette apostrophe désormais célèbre lancée à l'assassin masqué par un héros dont la bravoure sans égale n'égalait que sa moustache: "Si tu ne viens à Lagardère, Lagardère ira à toi."

Et bien moi, je savais que j'allais à Saint-Claude, cependant je ne savais pas que j'allais à saint Claude.
Je vois d'ici quelques disciples de Lacan qui se disent: évidemment "le signifiant exige un autre lieu pour que la Parole qu'il supporte puisse mentir, c'est-à-dire se poser comme Vérité."
J'en vois déjà, lecteurs d'Henri Michaux qui affirment après lui: "Même si c'est vrai, c'est faux."
J'en connais qui ont lu "En avant la zizique" et Boris Vian qui écrit: "C'est assez vague pour être clair."

Et bien non, Mesdames et Messieurs en vous affirmant que "je savais que j'allais à Saint-Claude, alors que je ne savais pas que j'allais à saint Claude." je n'ai pas fait ici de figure de style. Vous pouvez ranger le Dictionnaire des procédés littéraires de Bernard Dupriez, volume 1370 de la collection 10/18 dans son rayon, vous avez tout faux.

Mes camarades journalistes qui ont reçu copie de ce discours avec embargo jusqu'à 11 heures, 11h05 tapantes auront remarqué que dans cette phrase: "Le 6 juin 99 j'allais à Saint-Claude en toute innocence sans savoir qu'en même temps j'allais à saint Claude", Saint(-)Claude s'écrit de deux manières différentes.
Saint-Claude avec un trait d'union c'est ce chef lieu d'arrondissement du Jura où je me rendais ce matin-là avec une copine. Alors que saint Claude sans trait mais avec un saint minuscule était cet archevêque de Besançon qu'on peut voir sur un tableau de Jacob Boden au Musée d'Art et d'Histoire de Fribourg, renseignements sur les heures d'ouverture au 026 305 51 67.

Saint Claude précisément ce jour-là était fêté par les sainclaudiens. Et c'est ainsi que j'allais à saint Claude le 6 juin 99 et que j'appris qu'il était mort le 6 juin 99. (Je peux vous préciser le siècle si vous voulez, c'était le septième. Il est mort le 6 juin 99 du septième siècle. Et si je dis pas la date complète parce qu'il faudrait l'écrire et ma femme à la trouille du bug de l'an pcht... alors pour lui faire plaisir je me gaffe de pas foutre des dates complètes sur l'ordinateur, déjà qu'à la maison, je suis assis sur des grosses boites de petits pois moyens. Ma femme elle les achète et les accumule discrètement pour anticiper la pénurie sans créer la panique chez les autres consommatrices. Ouais. Ma femme elle me fatigue un peu parce qu'elle pense que le bogue du millénaire pourrait jeter les ordinateurs dans le chaos au début de l'année prochaine. Et tout au moins que le bogue pourrait avoir des effets tout aussi dévastateurs que les acridiens et les cicadelles brunes contre lesquels se battent les agriculteurs depuis des siècles.)

Mesdames et Messieurs,

En cherchant sur mon encyclopédie éditée en CD-rom des renseignements sur saint Claude et le 6 juin 99, j'ai remarqué qu'en mon absence ma femme s'était vaccinée contre le bogue en supprimant définitivement de notre système informatique les deux premiers chiffres des dates qui en ont quatre pour n'en garder que les deux derniers.

Et c'est ainsi que j'ai fait connaissance avec Henri-Bonaventure Monnier.

Moi, j'avais toujours cru que le maire de Champignac était le père fondateur du champignacisme, et bien c'est faux. Le 6 juin 99, du dix-neuvième siècle est né Henri-Bonaventure Monnier et nous sommes dans l'année de son bicentenaire. Il était humoriste, chansonnier, caricaturiste et auteur dramatique. Il est surtout l'inventeur de monsieur Prudhomme à qui nous devons cette phrase fondatrice: "Le char de l'Etat navigue sur un volcan."

Monsieur Prudhomme, Mesdames et Messieurs, c'est la quintessence du paléochampignacisme triomphant. Et pourtant Henri-Bonaventure Monnier, né le jour de la mort de saint Claude, le 6 juin 99, l'a explicitement décrit comme le type débonnaire et magnifique du sot satisfait de lui-même, de la nullité présomptueuse qui lance avec une solennité imperturbable et pleine d'autorité son vaste assortiment de lieux communs et de lourdes sentences.

Henri-Bonaventure Monnier, Mesdames et Messieurs, s'est moqué de son héros. Monsieur Prudhomme dit: "Réjouissons-nous que la nature fasse pousser les pommes en Normandie, là où il y a le plus de buveurs de cidre." et monsieur Monnier se moque. "Avez-vous remarqué que les grands fleuves passent toujours par les grandes villes." Monnier ricane. Prudhomme lance-t-il avec un air solennel et un ton péremptoire: "Un soldat doit être prêt à mourir pour la patrie, même au péril de sa vie." que Monnier nous pousse du coude. Eh bien, je vous le dis, c'est un peu facile. Et il nous faut résister, car si nous laissons la carrière même littéraire de ce monstre sacré du lyrisme oratoire se soumettre à l'investigation ironique et impitoyable de son créateur, si nous laissons Monnier désacraliser l'icône, si nous laissons faire la satire du bourgeois, si nous ne brûlons pas Monnier et avec lui Flaubert et avec lui Furetière et avec lui Boileau et avec lui Molière, comment résisterons-nous à Kundera qui avec la même arrogance s'interroge sur la puissante irrationalité de l'impulsion lyrique en démystifiant la relation qui existe aujourd'hui entre l'avant-garde artistique et le pouvoir révolutionnaire?

Monsieur Prudhomme, Mesdames et Messieurs, est né sous la plume d'un homme dont nous avons raté le 6 juin 99 le bicentenaire, tant mieux.
Car nous ne devons pas nous moquer de monsieur Prudhomme, car nous ne devons pas rire du maire de Champignac.
Et c'est pour le dire que vous m'écoutez, merci.

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Le vote de tous les complots

par John Henri Benest-Berney, amodiateur

Champignaciens, Champignaciennes,
Lausannoises, Lausannois,
Mesdames, Messieurs,
Camarades, camarades.

L'heure est grave. Marx est mort, Freud est enterré, Lénine est embaumé, Gandhi est cramé, Jean Ziegler est bientôt retraité, Peter Bodenmann est hôtelier, et moi-même, j'ai plus tant d'accouet et je ne peux plus dire "papet".

Quant à vous... Dites 33!
Encore une fois!
C'est bien ce que je pensais. Vous êtes capables de dire deux fois "33" sans voir passer le puck. Vous ne vous êtes pas rendu compte des turpitudes qu'évoque ce nombre fatidique.

La fête de l'esprit à laquelle nous participons présentement, cette cérémonie à la fois solennelle et familière qui nous réunit chaque année lors de la période de l'Avent, charmant alliage du commerce et de la bigoterie, cet événement distingué pour lequel nous sommes ici réunis, a bien failli faillir à sa transparence et son équité légendaire. Mon extrême lucidité et mon très grand courage m'ont fait découvrir que la page de synthèse de La Distinction qui recueillait la fine fleur des candidats champignaciens, avait été l'objet d'une agression que même le dynamique directeur de la sécurité publique et des affaires sportives de la capitale olympique n'avait pas éventé. Permettez-moi de vous ramener à la cinquième colonne (ah! vous voyez poindre quelque chose?) de la page 8 du numéro 75 de La Distinction: deux candidats, un aérostier psychiatrique et un mal-élu chronique, sont présentés à l'attention bienveillante des électeurs. Or quelle ne fut pas la surprise du fin limier que je suis de prendre en faute l'Institut pour la Promotion de la Distinction, qui a donné aux deux favoris le même numéro de candidats: le numéro 33.

Ahah! Me dis-je alors, tous mes sens en éveil comme ceux de mon héros Bob Morane. N'y aurait-il pas, non innocente distraction, mais intention turpide, manoeuvre maléficieuse. Et si oui, d'où pouvait-elle venir?

La réponse coule de source, comme le Flon et la Louve roulent leurs flots séparatifs sous les places du même nom. De telles menées ne peuvent, assurément, pas venir du candidat ballonné, trop occupé à s'envoyer en l'air pour accorder la moindre attention à ce qui se passe au niveau des pavés de la place de la Palud.

Par contre, il apparaît, sous mes yeux effarés et dans vos oreilles abasourdies, qu'un complot d'une complexité inouïe a réussi à noyauter l'Institut pour la Promotion de la Distinction. Des forces occultes très divergentes ont lutté en coulisses (et ce en collusion avec le TGMIPD, Très Grand Manitou de l'Institut pour la Promotion de la Distinction, dont tout le monde aura remarqué qu'il n'est pas ici aujourd'hui, pour la première fois depuis des années). Laissez-moi vous faire un tableau très grossier d'une situation où John le Carré lui-même y perdrait la boule. Dans ce combat de titans, quatre forces telluriques s'affrontent.

Première tendance, la tendance syndiquiste, dite aussi grabertaire, qui souhaite à tout prix que le mal-élu soit honoré de la haute distinction décernée ici. Ses nombreux membres ont intrigué pour que deux candidats soient désignés par le même numéro, en escomptant que les innombrables suffrages dévolus à l'aérophage soient reportés sur leur candidat préféré. À défaut, ils imaginaient aussi que, révélée au moment idoine, l'irrégularité des instructions de vote permettrait une élection tacite de leur poulain.

La quatrième dissidence est d'origine fribourgeoiso-gruyérienne; elle considère que ce prix est inepte, mais souhaite précisément qu'en soit affublé le candidat, pour saper le moral des autres tendances et canaux. Cette tendance, composée de très redoutables tacticiens, est néanmoins affaiblie par le fait que ceux-ci ont tendance à jouer perso, et à perdre le fil de l'intrigue qu'ils sont eux-mêmes en train de concocter; à titre personnel, ils se verraient bien au Conseil fédéral, tout en luttant contre la participation de leur parti au gouvernement. Ils ont néanmoins l'art de faire de l'entrisme dans toutes les autres factions, pour y instiller le doute et la confusion, pour y créer des sous-tendances divergentes. Paradoxalement, cette dissidence vibrionnante et enzymatique peut être analysée comme un très sûr facteur de stabilisation.

Quatrième tendance, la fraction montante bouquiniste; très élégante, très érudite, elle est fondamentalement allergique à tout ce qui touche à la culture alternative (son slogan, hémistiche emprunté à la Divine comédie, est: "Basta con la dolce vita"). Elle considère le prix avec le plus grand mépris et veut à tout prix, comme Pascal Couchepin, éviter ce déshonneur au candidat 33. Alliance totalement contre nature, elle a infiltré la tendance suivante pour aller manipuler l'imprimeur. Mais il s'avère que ses stratèges ont eux-mêmes été téléguidés par la tendance grabertaire, qui a vu tout le bénéfice qu'elle pouvait tirer du développement des micro-conflits factieux au sein des fractions concurrentes.

Quatrième tendance enfin, la très redoutée canalisation historique, dont les membres sont réputés pour leur susceptibilité (la moutarde leur monte aisément au nez); cette mouvance promeut le candidat, mais à condition que l'opinion publique sache que c'est la canalisation qui fait la pluie et le beau temps, au rythme des fouilles et des revêtements bitumeux, au fil des fontaines en pente et des places en épi. Elle a poussé à ce que deux candidats aient le même numéro, pour que les votes soient annulés et que le scandale advienne. Je crois même savoir qu'elle va, en cas de succès d'un des deux candidats 33, demander un recomptage des voix, en s'alliant "par en-dessous" avec les préfets libéraux récemment contraints à dire la vérité contre leur propre camp, dans un épisode légèrement bégayant de la politique vaudoise.

Quatre tendances parfaitement divergentes donc, mais qui se sont trouvées, à l'insu les unes des autres, travailler les unes pour les autres, et oeuvrer contre leurs propres intentions, manifestant ainsi la vitalité jamais prise en défaut du socialisme réel.

Lorsque j'ai découvert le poteau rose (rose, je souligne la couleur), mon sang extralucide n'a pas fait 33 tours, il n'a fait qu'un tour. Je me suis précipité dans l'immense bureau du TGMIPD, Très Grand Manitou de l'Institut pour la Promotion de la Distinction (on dit aussi EMPD, pour Excellent Manitou Promouvant la Distinction). Je lui ai mis le nez dans son caca et sur ses contradictions, j'ai tenté le coup d'État, et nous en sommes venus aux mains. J'ai pris possession des lieux et de la fonction, et je croyais avoir sauvé l'honneur de Champignac.

Las! J'aurais dû connaître la puissance de ces gens. A peine délogé, l'EMPD se retirait dans son réduit national du Palais de Beaulieu, et lançait ses pitbulls et ses gorilles à mes trousses. La Ville entière s'est acharnée contre moi, et j'ai enduré les pires tourments: on a installé des signaux sonores pour passages piétons sous mes fenêtres; on m'a traîné de force à la tribune du public et obligé à assister à toute une séance du Conseil communal; le service du gaz m'a envoyé une facture d'électricité; pire que tout: on m'a interdit l'accès au Lausanne-Moudon. Bien souvent, je me suis dit: "Ô cieux et peste du PS, que n'ai-je dissimulé à l'univers le résultat de ma lucidité et de mes investigations?"

Mais je n'ai pas fléchi. J'ai réussi à évincer définitivement l'EMPD, puis à garantir un dépouillement exemplaire du scrutin; et je suis ici, enfin, épuisé, contusionné, mais victorieux, et détenteur de la parole sacrée, du verbe champignacien que personne ne peut me retirer. Et je jette sa vérité à la meute hurlante des paparazzi et des aficionados: grâce à moi, les résultats sont sûrs, garantis, fiables, plus transparents que le budget de l'Etat de Vaud. Je suis venu, j'ai éventé, j'ai vaincu, et je vaticine.

Mesdames, Messieurs, Lausannoises, Lausannois, Champignaciennes, Champignaciens, camarades, camarades, le nom que l'urne va hurler tout soudain à la face éblouie du monde haletant, ce nom sera le bon. Aucun soupçon de turpitude, de prévarication voire de népotisme ou d'insidieuse manipulation ne l'entachera.

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Le Grand Prix du Maire de Champignac 1999: la dernière cuvée du siècle

par la déléguée aux cérémonies solennelles
du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

 

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique,
Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias,

Je serai brève.

C'est au nom de la Parité, que je tiens chaleureusement à remercier ici, que m'est échue la tâche difficile de remplacer notre cher Délégué aux Cérémonies Solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac, et de remettre avec distinction le dernier Grand Prix du Maire de Champignac du millénaire.

Avant de poursuivre, je profite du fait d'avoir pour une fois la parole pour saluer ma maman, mon mari, mes enfants, mon frère, ma soeur et tous mes fidèles et infidèles amis, supporters et lecteurs.

Mais Mesdames, Messieurs, Maman, Mari, Enfants, Frère, Soeur, tous mes fidèles et infidèles Amis, Supporters et Lecteurs, les discours champignaciens sont-ils solubles dans la Parité? Le Grand Prix du Maire de Champignac peut-il devenir une compétition homologuée par l'association "De la parole aux actes"?

Mesdames, Messieurs, Maman, Mari, Enfants, Frère, Soeur, tous mes fidèles et infidèles Amis, Supporters et Lecteurs, cette année ce sont 6 femmes pour 35 hommes qui ont fait acte de candidature; l'an dernier, ce furent 5 femmes pour 29 hommes et nous obtînmes un Champignac d'argent. En 1997, année faste, nous fûmes 8 femmes pour 36 hommes, et obtînmes le Champignac d'or et le Champignac d'argent.

En remontant plus loin dans le temps, on découvre en 1988, première année du Grand Prix du Maire de Champignac, une seule candidate; en 1989, 4 candidates et 33 candidats; en 1990, 4 candidates et 32 candidats; et en 1991, 5 candidates et 42 candidats.

Ces chiffres parlent, ils sont écrasants, impitoyables. En dix ans, la cause féminine n'a guère progressé, nous stagnons Mesdames, Maman, ma Soeur, mes Filles, toutes mes fidèles et infidèles Amies, Supporteuses et Lectrices, nous stagnons!

Faire du Champignacisme est un art difficile et les hommes, osons le dire, ont sur nous des siècles d'avance.

Cependant, continuons à nous battre fièrement pour la parité, et imposons définitivement notre style, à l'instar de Michèle Alliot-Marie, nouvelle présidente du RPR qui déclare à un grand magazine féminin: "C'est en entrant au gouvernement que j'ai découvert... les miracles de l'anticerne."

Du cran que diable, vive la Parité et les Soutiens-gorge, à bas les Moustaches et les Pipes, vive les Champignaciennes.

Nous allons maintenant remettre aux lauréats leurs prix, deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer, qui a su, mieux que tout autre, incarner dans le plâtre l'élan champignacien.

Mesdames et Messieurs, Maman, Mari, Enfants, Frère, Soeur, tous mes fidèles et infidèles Amis, Supporters et Lecteurs, je passe la parole à l'urne qui va nous donner les résultats du Grand Prix 1999.

Vive le grand prix 2000!

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Le plein de buissons creux

par John Henri Benest-Berney, amodiateur

Bonjour! Bienvenue dans le système solaire! Je vous apporte un cordial bonjour. Je viens du Téquesac et après un petit crochet par Kandersteg, là où règnent l'optimisme et la confiance, me voici parmi vous.

L'optimisme et la confiance, c'est ce qui vous manque encore un peu. Vous faites des efforts, mais vous n'y êtes pas encore tout à fait. Maintenant, grâce à la solution toute faite que nous apporte Monsieur Buisson, cela ira mieux.

Monsieur Buisson, voilà notre cure d'optimisme, de confiance et de jouvence. Guy de Maupassant nous a légué Le Rosier de Madame Husson, je vais maintenant vous faire part de la gerbe de Monsieur Buisson. Après cela, vous pourrez regarder l'avenir avec optimisme; car il ne suffit pas d'avoir un président de la confiance, ou plutôt de la Confédération, dont le prénom est Adolf; il ne suffit pas encore tout à fait de bénéficier d'un nouveau conseiller fédéral dont les initiales sont SS. C'est bien, mais ce n'est pas encore assez; il faut, comme disait Lao Tseu revu par Hergé, trouver la voie. Moi le délégué du Téquesac, je suis là pour vous montrer la bonne voie, la voie qui conduit au sommet, la voie qui conduit bien l'électricité jusqu'aux extrémités de la chaise.

La voie, c'est Monsieur Buisson. Il nous précède sur le chemin qu'il a foré pour nous, plus profondément dans les tréfonds de l'âme humaine que ne va le tunnel du Lötschberg sous les montagnes de l'Oberland bernois. Sa bonne parole nous montre qu'il existe un modèle de champignacisme valable universellement (sur cette planète et même au-delà, puisque Monsieur Buisson a dit: "Mars est à peu près à la même distance du soleil, ce qui est important. Nous avons vu des images où il y a des canaux, croyons-nous, et de l'eau. S'il y a de l'eau, cela signifie qu'il y a de l'oxygène. S'il y a de l'oxygène, cela signifie que nous pouvons respirer").

Monsieur Buisson, Grand Prix permanent du Champignac du Téquesac, a des longueurs d'avance. Rappelez-vous ce radical vaudois, primé lors d'une de nos dernières cérémonies, qui disait, "...je me souviens d'un jour où je suis resté accoudé plusieurs minutes sans bouger au bord de la piscine. Ma femme m'a demandé ce qui se passait et je lui ai répondu: "Je pense au Parti radical...""; et comparez cet essai encore maladroit à ce que M. Buisson affirme: "Je ne fais pas partie du problème, puisque je suis républicain".

Ecoutez cette locomotive gouvernementale vaudoise qui diagnostique, positive mais essoufflée: "A un moment donné, si on reste bloqué, on n'avance plus"; et comparez avec M. Buisson qui se prononce, autrement plus direct: "Si nous ne réussissons pas, nous courons le risque de l'échec", puis qui finit par trancher: "Le futur sera mieux demain."

Prenez le pouls des admirateurs ou des contempteurs de l'Ecole vaudoise: "EVM est cet athlète qui fend les flots (...) Il faut du temps, il faut beaucoup d'énergie, mais le nageur avance malgré les vagues, n'en déplaise aux incendiaires..."; ou: "Seuls les enfants ayant des parents bénéficiant d'une instruction supérieure peuvent les aider"; et comparez leurs soubresauts patauds à l'élégance primesautière de M. Buisson, qui coupe au droit dans la dentelle pédagogique: "Nous allons avoir les Américains les mieux éduqués de la planète"; ou: "Tout à fait franchement, les enseignants sont la seule profession qui enseigne à nos enfants". Et encore, au-delà de Stéphane Mallarmé et du Rimbaud le plus illuminé: "La question que nous devons poser: nos enfants apprend-il?"

Là où un commentateur engagé mais local, trop local, prévoit: "Une surprise quant au résultat serait étonnante, même si l'on ne peut jamais rien exclure", notre buisson ardent assène, péremptoire: "Je crois que nous sommes dans un courant irréversible vers plus de liberté et de démocratie -mais cela pourrait changer."

Eh oui, au moment où Dolfi passe la main, c'est Buisson qui entame une pistée mémorable et prometteuse, c'est lui qui nous invite à entrer dans le système solaire. Il vous montre la voie. Suivez-le, vous êtes encore un peu en retard: par exemple, votre syndic est mal élu ou non élu, mais enfin il a obtenu plus de voix que ceux qui ne sont pas élus; M. Buisson fait mieux, car il est élu avec moins de voix que celui qui n'est pas élu, y compris dans l'Etat ensoleillé où réside désormais la souriante et désintéressée tenniswoman suisse face à laquelle celle qui a pris des rondeurs ne fait pas le poids.

Mais il faut travailler, c'est Monsieur Buisson lui-même qui le dit: "Un seul mot récapitule la responsabilité d'un gouverneur, et ce mot, c'est: "être bien préparé"." Aussi sait-il faire preuve d'une clairvoyance souveraine, d'une capacité herméneutique phénoménale; n'a-t-il pas diagnostiqué: "C'est clairement un budget: il y a plein de chiffres dedans"? Ne sait-il pas, infaillible, poser les meilleures questions: "Les autoroutes de l'Internet vont-elles devenir plus moins nombreuses?"

En champignacisme, M. Buisson c'est comme Picasso en peinture, qui faisait du Braque mieux que Braque, du Juan Gris avant Juan Gris, du Matisse aussi bien que Matisse. M. Buisson, c'est Jacques-Simon Eggli, Jean-Jacques Tillmann, Christophe Gallaz et Yves Christen réunis, plus tous les autres. Là où nos compatriotes besognent, triment, peinent, et pour tout dire péclotent, M. Buisson, qui conjugue le talent et le labeur, les attend au contour; il noue à lui seul une gerbe qui nous fait gerber; et il le fait dans la facilité totale, sans effort apparent, avec une décontraction absolue: n'affirme-t-il pas lui-même que "Parler en public est très facile."

Voyez cette incroyable maestria. Suivez ce grand exemple. Vous devez faire mieux, vous pouvez faire mieux. Vous pouvez, vous devez regarder l'avenir avec confiance. La paix rayonne de ce grand humaniste qui dit être convaincu que l'homme et le poisson peuvent coexister pacifiquement. Suivons-le dès lors jusqu'au Téquessac, là où il fait si bon vivre à condition de n'être pas condamné à mort, ni noir, ni femme, ni pauvre, ni indien, ni mexicain - à condition d'être normal, quoi. Et faisons une entière confiance à celui qui a déclaré: "La seule chose que je peux vous dire, c'est que dans chaque cas que j'ai revu, je me suis senti confortable avec l'innocence ou la culpabilité de la personne que j'ai examinée. Je ne crois pas que nous ayons mis à mort une seule personne coupable... je veux dire une seule personne innocente dans l'Etat du Téquessac."

Cet homme mérite nos suffrages - comme il a mérité tous les ballots troués ou non troués avec lesquels, dans sa grande sagesse, la Cour suprême prévoit désormais de se torcher. Sitôt après que l'urne aura proclamé les résultats, c'est-à-dire dans un avenir très proche en lequel nous pouvons avoir confiance et qui ne changera pas, je lèverai d'un bond mon revolver à la santé des prisonniers du Téquesac, et vous inviterai à en faire de même.

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Y a-t-il un ésotérisme du Champignac?

par le délégué aux cérémonies solennelles
du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique;

Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias;

Une question vous taraude l'esprit, j'en suis sûr:

Sommes-nous une secte?

Le Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac est-il formé de conspirateurs clandestins, instituteurs névrosés du stylo rouge, grammairiens aigris et autres logiciens rassis qui épluchent la presse romande à la recherche d'innocentes coquilles et d'anodins pataquès? Un gourou illuminé a-t-il hypnotisé quelques séides crédules qui se réunissent dans des catacombes à la lumière de la pleine lune pour hululer comme des hyènes aux propos des loyaux serviteurs du suffrage universel et des courageux journalistes qui, au mépris de toutes les pressions, assument chaque jour leur devoir d'investigation?

Oui, Mesdames et Messieurs de l'assistance publique, sommes-nous une secte?

Sans hésitation, la réponse est non. A cette réponse catégorique, j'en vois déjà parmi vous qui sourient, mi-figue my-cologue, avec dans une main un verre de blanc et dans l'autre un amuse-bouche.

Non, Champignac n'est pas une secte. Et cela pour une raison bien simple: nous pouvons tous participer, sans exclusive, soit comme électeur, soit comme informateur, soit comme candidat. Il n'est point de césar, point de sauveur suprême. Nous irons tous au Grand Prix, un jour ou l'autre. Et les propositions abondent: il n'est point d'heure que nos serveurs Internet ou notre case postale ne servent de réceptacle à un envoi potentiellement champignacien. De minute en minute, de nouvelles propositions nous parviennent: un tel a déclaré ceci lors d'une séance du comité de l'Association des malvoyants de Palézieux; un autre a déconné au Grand Saconnex; une telle a prononcé une énormité au sommet du Creux-du-Van. Comme en Corse, des cousins dénoncent une offense scatologique proférée lors d'une chasse au sanglier du côté de Leytron. Face à une telle avalanche, la circonspection est de mise, il faut trier le bon grain de l'ivresse, distinguer les justes d'entre les faux, trancher dans le vif sur le fil du rasoir.

L'anonymat qui entoure la sélection des candidats n'est destiné qu'à mieux faire rejaillir leur gloire. Les citations sont présentées sans mention de leur auteur à un grand Jury formé de spécialistes du bredouillement, du chiasme, de la métaphore filandreuse et de l'oxymore, qui se réunissent, vêtus de lin et de probité candide, pour ne retenir que les plus purs joyaux langagiers. Leur honnêteté est proverbiale, leur rigueur monastique et leur science infuse dans la théière de leur immense savoir.

Pour vous donner un exemple: j'étais parti l'autre jour me ressourcer dans le cimetière de Ropraz. Et là, au début de ce premier contrefort de la Cordillère des Andes, baigné par l'atmosphère de métaphysique qui hante les lieux, je relisais, comme chaque année, Le Génie du christianisme, de Chateaubriand. Comme vous avez l'habitude de le faire, j'en suis sûr, Mesdames et Messieurs. A un moment de ce récit palpitant, je tombai en arrêt à la lecture d'une phrase: "Je m'amusais à voir voler les pingouins."

Des pingouins qui volent, ha ha ha! Et tout à coup je songeais: voilà bien une allégorie du Champignac. Ces petits palmipèdes qui agitent bravement leurs courtes ailettes, cloués au sol par la pesanteur d'une gravitation sans imagination. Quel symbole! bien plus fort que cet albatros baudelairien que ses grandes ailes empêcheraient de marcher!

La joie m'enflammait, le feu de la découverte empourprait mes joues, un incendie calcinait mon coeur. Plusieurs passages de Canadair n'auraient pu me calmer.

Immédiatement, je songeais à honorer Chateaubriand d'un Champignac posthume. Hélas, immense fut ma déception: un juré du Grand Prix, ornithologue amateur quand le suffrage universel lui en laisse le temps, me révéla que pingouins, macareux et guillemots sont bel et bien capables de voler, au contraire des manchots avec qui on les confond le plus souvent.

De dépit, j'ai relu Rocambole, comme chaque trimestre. Et, là j'ai découvert que le roman feuilleton vaut parfois l'apologétique papiste. Pierre Alexis Ponson du Terrail mérite notre reconnaissance pour cette description d'un être particulièrement pervers: "La main de cet homme était froide comme celle d'un serpent."

Et s'il y a un herpétologue amateur dans la salle pour me porter la contradiction, qu'il se lève!

Mais le temps passe, et je dois me raccourcir.

Je vous remercie de votre attention. Nous allons maintenant remettre aux lauréats leurs prix, deux diplômes et deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer.

Mesdames et Messieurs, je passe la parole à l'urne qui va nous communiquer les résultats du grand prix.

A bas le sens, à bas la langue, vive la parole, vive le Champignac, vive les pingouins!

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Grands moments littéraires

Messieurs, Mes Damoiseaux, Mesdames, c'est avec une joie indénouable que je vous accueille en cette soirée matinale pour la remise du Prix du Maire de Champignac 2001. Nous sommes toutes et tous réuni-es ici par un point commun: notre amour des maux de la société. Préalablement à la remise des prix en elle-même, il nous est apparu important de revenir sur quelques ouvrages de lits et de ratures qui ont marqué cette première année du millénaire, que ceux-ci soient politiques ou poétiques.

Cette présentation est d'une importance encore plus relevée, lorsque l'on découvre les résultats d'un récent sondage sur la littérature. Je vais donc accueillir parmi nous M. Miautruite, expert spécialisé et spécialiste expertisé de la question. M. Miautruite, la parole est à vous pour nous faire part des résultats de cette étude.

- L'étude portant sur un panel de 1000 abonnés à la Gazette de la fonction publique vaudoise, choisis au hasard, elle porte en elle-même tous les canons de la scientificité: objectivité, rigueur

- Bien. Dites-nous alors ce que les Vaudois pensent de la littérature vaudoise

- À cette question ils répondent oui à 16 %, non à 37 % Ne sait pas 28.3 % Blancs et nuls 48,7 %, sachant que plusieurs réponses étaient possibles.

- Quelle horreur! Et pour ce qui est des auteurs?

- Ah c'est plus intéressant. À la question: connaissez-vous les auteurs vaudois suivants, les sondés répondent: Charles Ferdinand Chessex, 20 %; Albert Ramuz, 13,5 %; Gilbert Duchoud 9 %. Mais lui, on ne le connaît que depuis peu: lui accorder plus de crédits eût été douteux. On peut donc constater qu'il reste encore du travail pour faire connaître la littérature vaudoise aux travailleuses de nuit des instituts de sondage.

- Merci Monsieur. Cette annonce décevra toutes les libraires amoureuses du livre, mais également Fayot, les Yeux Fétides et la Flaque qui risquent de voir leurs projections pécuniaires se modifier. Enfin, bon, ne restons pas sur cette triste touche et passons tout de suite à la présentation des ouvrages que nous avons sélectionnés pour vous.

Le premier de la liste s'intitule Le Décapital, il est paru en même temps que le budget cantonal, édité aux éditions Austère de Bois. J'ai le plaisir à nouveau de recevoir parmi nous un spécialiste de la question, à savoir son auteur, Monsieur Karl Favre.

- Bonjour.

- Le Décapital, est-ce un roman, un recueil de poèmes?

- Vous plaisantez, ma pratique de praticien m'autorise à avoir commis ce que l'on peut déjà appeler un manuel de référence

- Bien un manuel. À qui s'adresse-t-il?

- À toutes celles et ceux qui songent à se lancer dans le décapage des services publics avant rénovation.

- Ce domaine est déjà bien déblayé. Avez-vous de nouvelles recettes?

- Certainement pas de nouvelles recettes. C'est avec les vieilles casseroles qu'on fait les meilleures sou(pe)s.

- Merci.

Enchaînons sans autre avec ce magnifique condensé, résumant de façon détaillée la pointe de l'iceberg en la matière. Son auteur, Jean Pasteur, responsable de la pédagologie du Canton est avec nous. Je lui cède la parole pour nous dire oralement le contenu de l'intérieur de ce livre intitulé Le retour de l'abandon des notes.

- ...

- Eh bien, M. Jean Pasteur? Qu'avez-vous à nous dire sur votre livre?

- Ah, hein, quoi, moi?! Mais je n'ai pas écrit de livre ou alors je ne m'en souviens pas, ou alors il y a longtemps.

- Mais voyons, c'est bien votre nom et votre signature qui se trouvent ici?

- Oh vous savez, je ne lis pas tout ce que je signe.

- Merci tout de même pour cet éclairage illuminé.

Finalement, voici une nouvelle nouveauté récente, un ouvrage extrêmement complet qui a la grande qualité d'avoir su s'intéresser à ce qui était central et se centrer sur ce qui était intéressant. Il s'agit de l'anthologie du XXIe siècle de son premier à son neuvième mois. Cet ouvrage est paru le 12 septembre, il peut donc se flatter d'avoir su prendre le recul temporel et géographique suffisant pour analyser avec distance cet événement catastrophique qui nous a toutes et tous choqué-es dans la première quinzaine de ce mois de septembre. Événement constitutif d'un nouveau regard sur le monde, nous y reviendrons avec son auteur dans quelques instants. Cette oeuvre a donc su mettre le doigt directement sur tous les points chauds de se débuts de millénaire sans toutefois être glacé par la tristesse de certains. Monsieur Pascal Levaux-Bien, veuillez s'il vous plaît nous parler de vos motivations à écrire ce livre.

- Pour commencer, mes motivations sont claires: en tant que ministre, je me suis cru autorisé à avoir raison de penser que j'étais en droit d'écrire moi-même ce morceau d'histoire.

- Effectivement, nous lisons sur la quatrième de couverture: "Nous partions pour un nouveau millénaire et de deux tours de passe-passe toutes nos certitudes se sont écroulées."

- Oui, il y a eu Davos, tous ces réactionnaires qui se lancent à l'assaut de la montagne sans expérience, puis ces jeunes enfermés chez Ikéa sous l'oeil des caméras, puis...

- Non, je voulais parler du dernier chapitre, le mois de septembre évoqué en quatrième de couverture.

- Ah, c'est autre chose. Là, c'est notre vision du monde qui est chamboulée, nos matins ne seront plus jamais comme avant. Cette nouvelle maquette, c'est du terrorisme intellectuel.

- Ce sera votre conclusion, laissons nos lectrices et lecteurs découvrir par eux-mêmes cet ouvrage. Merci pour votre présence.

Voilà, Messieurs, Mes Damoiseaux, Mesdames, notre sélection s'arrête là et...

- Eh, non! Et notre livre à nous?!

- Excusez-moi, mais qui êtes-vous? De quoi s'agit-il?

- Et bien, vous me reconnaissez?! Ah, non... Je suis le représentant syndical du syndicat des travailleurs et travailleuses de Swissair. Nous avons réuni et analysé toutes nos actions de défense des droits et intérêts de ces personnes.

- Mais voyons, Monsieur, vous êtes sûr de vouloir présenter ce livre?

- Oui, évidemment, nous l'exigeons, enfin, je crois que nous le souhaiterions, mais en fait, ce n'est pas pour vous embêter, alors si bon voilà tant pis, au revoir, merci de nous avoir écoutés

C'est bien ce qu'il nous semblait, un résumé précis du livre vient de nous être communiqué. De toute façon, L'envol d'un atterrissage syndical est épuisé, puisqu'il a été intégralement utilisé pour caler les piliers de l'arteplage d'Yverdon.

Nous pouvons donc revenir à nos propos., En remerciant chaleureusement tous nos invités, veuillez, chères amies et chers amis passer une excellente suite de fin de début de matinée. Place à la remise du Prix du Maire de Champignac en elle-même. À vous la parabole!

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Éthologie du phacochère (sus suisa)

par C. Rabisto

Champignaciennes, Champignaciens, en ce temps où chacun s'est angoissé à des degrés divers pour savoir s'il était en train de payer une prime malade de base trop élevée

En ce temps où le retour du verglas annonce celui des fractures tibia-péroné ou du col du fémur.

La cuvée Champignac 2001 vient, par certains aspects, confirmer que nous sommes bien peu de choses.

L'humain, tel que le dessinent les champignaciens 2001 relève en effet assez manifestement de la science médicale.

Cette situation soulève un certain nombre de questions.

Il semble évident que des traumatologues auront à redresser la manche du bras de fer que les physiothérapeutes ont perdu contre les caisses-maladies.

Qui va payer l'opération?

À qui les physiothérapeutes s'adresseront-ils pour rembourser les frais de physiothérapie nécessaires à la rééducation du bras de fer?

Les effets de manche seront-ils pris en charge par l'assurance de base, ou par une complémentaire?

La famille d'un saint homme octogénaire, malade, claudicant, probablement sénile et qui refuse de lever le pied, demande qu'il soit opéré contre son gré, parce qu'elle en a marre de devoir lui payer une chaise à porteurs entre Saint-Jean-de-Latran et Saint-Pierre.

Est-ce qu'un orthopédiste athée peut invoquer des motifs de conscience pour refuser le patient?

Dans l'affaire tragique du coup d'épée donné dans l'oreille d'un sourd, des dégâts seront sans doute constatés à l'enclume, au marteau ou à l'étrier.

Qui appeler à l'aide? un forgeron, un sellier ou un spécialiste de l'oreille interne?

Un ex-futur jeune espoir du libéralisme vaudois, bientôt ex-conseiller d'État, affirme en public n'avoir personnellement pas honte d'être un homme de sexe masculin.

Est-ce que les spécialistes du retour du refoulé peuvent en déduire pour autant qu'il aurait honte d'être une femme de sexe masculin?

Questions, questions, questions!

Faut-il pour autant déduire que l'avenir est noir pour le champignacien?

Non, car nous savons que la vitamine C a un excellent effet s'il manque de vitamine C et que les trottoirs pour tous ne sont pas réservés qu'à certaines personnes.

Champignaciennes, Champignaciens,

Nous savons aussi que l'élan du champignacisme ne ressemble pas à celui du trapéziste: s'il ne bouge pas, il ne sera pas pour autant immobile.

La cuvée Champignac 2001 nous prouve que l'élan de la rhétorique audacieuse et de la métaphore sélectionnée ont encore de beaux jours devant eux,

À bas le sens, à bas la langue, vive la parole!

Vive le Champignac!

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Discours de réception de M. François Nussbaum
lors de la remise de son Champignac d'Argent

Chère et auguste assemblée, vous pensez bien qu'un prix pareil se reçoit avec une émotion au moins aussi indicible qu'ineffable. C'est pour moi l'occasion non pas de me gargariser de mes hauts faits rhétoriques, même s'ils atteignent aujourd'hui grâce à vous des sommets d'une profondeur quasiment insondable. C'est plutôt l'occasion de m'émerveiller du bien-fondé de cet adage souvent décrié: "C'est quand même quand on s'y attend le moins qu'on est le plus surpris."

Et pourtant...

Il y a quelques mois j'ai appris par la presse, et croyez-moi pour un journaliste c'est vraiment chiant d'être informé par la presse, que j'étais nominé pour le Prix du Maire de Champignac. Fallait-il se draper dans cette dignité outragée en prononçant une phrase dangereuse, du style "Il faudrait quand même pas me prendre pour un con!", sachant qu'en général c'est trop tard? Mais depuis ce moment-là, plus de répit: je peaufine mentalement les explications que je devrai donner au cas où, de nominé, je passerais au redoutable statut de lauréat, tout en sachant bien que, le cas échéant, mon incommensurable modestie se heurterait à l'impossibilité totale de refuser le prix.

Le moment est donc venu d'assumer et d'expliquer. J'ai commis il y a quelques années un billet d'humeur sur la prestation navrante de quelques députés qui avaient convoqué la presse pour lui livrer en scoop les difficultés de financement des assurances sociales, mais avec des chiffres archi-connus depuis deux ans et de plus hypothétiques. Je me suis donc permis de conclure avec cette audace propre à ceux qui ne risquent finalement pas grand-chose: "Comme l'aurait dit Oin-Oin, c'était un coup d'épée dans l'oreille d'un sourd." Et là, silence total des censeurs de la presse, jusqu'aux instances du grand jury du Grand Prix du Maire de Champignac et de ses informateurs, qui ne peuvent pas tout lire d'accord, mais qui sont quand même là pour ça.

Trois ans plus tard, taraudé par ce manque d'imagination qui rend parfois le journaliste presque attendrissant, je réutilise l'expression, mais sans citer mes sources cette fois-ci, sans citer mon valeureux compatriote Constantin-Amédée Roussillon dit Oin-Oin, qui, on l'oublie, était chaux-de-fonnier avant de devenir genevois. Et cette fois-ci ça n'a pas manqué: et d'un, on m'envoie dans les gencives ce chef-d'oeuvre admirable, symbole de dérision et aussi symbole de la solidarité des palabreurs et scribouillards dans cette même dérision. Et de deux, me voilà obligé de tenir un discours, moi qui sais à peine m'exprimer par écrit.

Bien fait pour ma pomme! et aussi merci de m'avoir associé à vous dans la rude tâche de glorification des petits dérapages quotidiens, car je n'hésiterai pas à le dire bien haut: "Les restes du colosse de Rhodes n'ont qu'à bien se tenir, où qu'ils cachent leur splendide absence, car voici l'éphémère dans toute son éternité."

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Discours de réception de M. Claude Ruey
lors de la remise de son Champignac d'Or

Je ne vais pas commencer en vous disant que je suis très ému, car on dirait alors "Vive Zému!", mais je confirme, et ma femme qui est absente m'a prié de vous dire qu'elle pouvait le confirmer également, que je suis bien un homme de sexe masculin. Elle est retenue parce qu'elle doit participer à l'assermentation de la Municipalité dans laquelle elle a été élue; et je devrai d'ailleurs vous quitter rapidement pour aller la rejoindre et pour y confirmer la phrase que je viens de prononcer puisque la Municipalité de Nyon vient de m'inviter pour cette assermentation en s'adressant à moi de cette manière: "À Mesdames les épouses de municipaux..." J'honorerai cette invitation de ma présence: je serai donc une épouse de sexe masculin.

J'ai eu l'occasion de prononcer cette phrase historique lors d'un débat non moins historique: il s'agissait de discuter de l'introduction du sexe dans le code-barres, dans le cadre du vote par correspondance. Les députés s'inquiétaient de savoir s'il y avait atteinte à la sphère intime. Pouvait-on inscrire sexe masculin ou féminin? Cette introduction du sexe dans le code-barres s'est faite grâce à cette saillie vigoureuse du Conseiller d'État en charge du dossier.

Je suis donc heureux, que grâce à cette phrase, vous puissiez me distinguer et en cela distinguer un membre viril du Conseil d'État au moment où il se retire. Et dans ces cas-là, comme disait Yvette Jaggi, "C'est pas le moment de mollir."

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L'année champignacienne 2002

Par Pierre-Etienne Mollaz et Gentiane Dutilleul

Personnages: Un journaliste sportif (J); une experte en stratégie coursive (E)

J. - Mesdames et Messieurs, c'est avec joie que nous vous retrouvons en direct de la Place du Château pour commenter en temps réel la Chevauchée des vaud qui rient, classique parmi les classiques, course cyclique à travers le passé qui se déroule tous les ans traditionnellement chaque année depuis 2002 avant la remise du Grand Prix du Maire de Champignac.

Pour commenter cet événement du passé global: une experte en management de la stratégie coursive, experte indépendante que j'ai achetée au prix fort.

E. - Car...

E.+J. - "Payer la différence, c'est garantir VOTRE redevance."

J. - Il est 3 heures du matin. Avant le départ qui se donnera dans quelques instants maintenant, rappelons que nous avons notamment l'équipe de cuisiniers Palais Fédéral...

E. - Oui, cette équipe Palais Fédéral dont on ne sait pas encore si Ruth Dreyfuss prendra le départ, elle hésite, elle se tâte, ah, quoi, oui, non, ah, mon casque me dit... elle ne partira pas sans assurance maternité, avec le parcours qui nous attend c'est normal.

J. - voilà, il est trois heures du matin devant le bâtiment Perregaux le départ a été donné les coureurs s'élancent tout feu tout flamme et entament la décente vers la Riponne, dans leurs beaux maillots tout colorés. En tête, l'équipe M2, mais on parle aussi beaucoup de l'équipe 02.

E. - Et oui le premier virage est dur à négocier c'est la Rue de la Barre...

J. - Puis la descente de la Rue Neuve. Nous arrivons maintenant à la Place Chaudron devant le service du logement où le peloton est un peu ralenti, il faut dire qu'il y a peu de place,

E. - En effet, cher collègue, enfin, je veux dire cher journaliste spoportif la pénurie d'espace nuit gravement aux cycliques et comme le prédisait un autre expert, M. Bernard, le parcours est fumeux surtout lorsque le départ de la course est annoncé par un pétard.

J. - Mais déjà les coureurs entrent dans le tunnel du Pont Chaudron, M2 creuse l'écart, nous sortons du tunnel... oh mais... comment... Nous sommes à Épalinges

E. - Mais oui, vous n'étiez point au courant?! Cette année, pour la première fois, le gentil organisateur a eu la bonne idée de penser à emprunter le DECHODUC

J. - Nous sommes donc à Épalinges et entamons une descente vers le CHUV où Gilbert Duchoux s'arrête pour attraper une perfusion et... Ouh! là!... l'équipe de l'ISREC fait une erreur d'aiguillage et fonce droit vers Dorigny...

E. - Ah, cher ami, navrée, mais je suis obligée de vous contredire, de vous corriger. Il serait plus correct, plus exact, de dire non pas "Dorigny", mais Écublens. Qu'importe finalement, ils ont fait le mauvais choix

J. - Vous savez ce que l'on dit: "le choix n'est pas là, les souris dansent..."Revenons à la course, pendant ce temps la descente se poursuit mais voilà un coureur qui sort un téléphone portable, c'est un français de la Municipauté

E. - Alors là, c'est pas malin, mais enfin, c'est à ses dorisques et périls...

J. - Nous arrivons maintenant devant le département des finances, on reconnaît dans le public Bruce Willis, qui sort un appareil photo Ah là là il s'est trop avancé et vient de se heurter à un libéral de l'équipe "impôtsurlasuccession.com" Mais la course continue et voilà que le peloton aborde le virage de la BCV.

E. - Oh lalalala...: Chute collective, toute la droite du peloton est entrée de plein fouet dans le mur de la banque, c'est une débandade radicale! alors que le reste des cycliques entame une véritable descente aux enfers vers le lac.

J. - Heu, mais regardez donc l'équipe Allinghi fière de son mât, de sa baume, hissant le spi tout en halant son tangon, sa coque brille, les vagues s'écrasent dans le genaker... oh mais que c'est triste, voilà qu'ils s'emmêlent le halba dans le pédalier.

E.- Tout à fait, éminent collaborateur, c'est dommage, c'est fort regrettable, voilà tous leurs efforts tombés à l'eau, c'est le cas de le dire, ils ont viré de bord. C'est le jeu, c'est la course, mais revenons donc aux autres cycliques.

J. - Nous voilà enfin au bord du Léman, au giratoire Antoinette Samaranch, et là c'est Jean Studer qui fait trois tours pour rien, alors que les autres bourgeois entament la perspective Jean-Fidel Delamuro en sprint, Ariane d'ailleurs pourtant partie comme une fusée laisse passer Nelly, Ariane est hors course.

E. - Mais tout de même, il faut le dire: "quelque part entre Cléopâtre et Lara Croft, elle se sera beaucoup battue..."

J. - Il ne reste à l'arrivée que Nelly 02 Wenger. Ca aura été cher payé, l'attente aura été longue pour ne voir qu'une seule coureuse à l'arrivée.

E. - Ne soyez donc pas si négatif, voyons, voyons les choses du bon côté: Nelly a terminé. 02, c'est terminé. Tant mieux pour nous.

J. - Effectivement, sur cette touche positive, je vous dis à toutes et à tous au revoir. Nous vous revendons l'antenne!

 

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Des Penny box pour épongeasser la débitette vaudoise

Par Girobert Dubrocoli, branquier

Mesdames, Messieurs, Moi-même, Girobert Dubrocoli, branquier, j'ai réçarnièrement traversé l'Atalantique - non, ce n'était pas avec Roger Montandon ni avec Stève Ravussin. Je suis bienfaitement parvenu de l'autre côté, et là-bas, dans les magasins, mon observattention a été attirée par ce que les automochtones nomment les penny-boxes; il s'agit ni plus ni plus ou moins que de petituscules boîtes dans lesquelles les négorçants et leurs clicheteurs laissent leur menue monnaie. C'est un excellent procéthode pour ne pas se remplir les pochalons de sous jaunes; quand il leur en manque un, hop, ils le prennent dans la boîtipient, quand ils en ont en trop (parce qu'ils achètent quelque chose qui coûte quelque chose 95), plouf, ils le mettent dans la boîtette. Tout le monde se sert quand c'est nécessaire, les clicheteurs ou les négorçants c'est égal, et c'est très commotique, et voilà une disposituce que, de Pompaples à Bagdad, le monde entier devrait leur envier.

Bon, vous me direz, il veut en venir où avec son crochetour par les Usanis d'Amérique. Eh bien pensez à l'armoire de volière, ou plutôt à l'avare de Molière, qui avait des problémicultés avec sa cassette, pensez à nous, à notre tat de Vaud et aux établis brancaires qu'il abriberge, et suivez mon raisogique.

C'est très simpliqué. Il y a peu de temps encore, des prévisionnistes distingués s'inquiétaient de la probable trépanassation du tat de Vaud. Or, vous n'êtes pas sans ignovoir que ce tat existe toujours, mais qu'il s'est malheutreusement pris les pieds dans le tapis de mazout que la Branque de Bécévaud lui a glissé sous le paillasson. Résultat: la branque s'étend, et le tat allonge.

Il va de soi que le tat et le Parloirement ne peuvent pas faire tout tous seuls. Nous, les compatoyens, nous pouvons prouvontrer que nous traversons les plus grandes oragempêtes, mieux que Roger Montandon et Stève Ravussin.

Revenons à nos lampions. Il faut, à notre bien aimé collagène gouvernemental, il faut à notre bien aimé parloirement et à notre bien aimée bande cancanale, c'est-à-dire banqueroute cacadoie, je veux dire chancre banal, ou plutôt branque cantonale, il leur faut à toutes et à tous un petit coup de pouce. Nous allons donc créer une chaîne du bonheur où, comme dirait celui qui rappormenta tant de matches nuls perdus par le conseil communal et d'interminables séances du LHC, chacun va tous y aller de sa solicharité avec chaque branquier tout démuni. Soyons sympas: à nos sous jaunes!

Grâce aux pennyboxes à la vaudoise, c'est comme si c'était fait, c'est comme si le tat et la branque étaient reconstitugorés, rapetabibolés et frais comme un sou neuf. Ou plus exactement comme 25 milliards de sous neufs.

En effet, la Branque de Bécévaud vient de se voir gratifier de 1,250 milliard de francs. Le tat allonge, mais cela ne doit rien lui croûter. Alors c'est à vous, concimarades. Vous devez aller 25 milliards de fois au magasin et y laisser -mais garattention voir, cette fois, à ne pas les reprendre- y laisser ces sous jaunes qui servaient à payer les litres de lait lorsqu'ils n'étaient pas conditionnés au Mont sur Lausanne.

Calculons! Nous devons trouver 25 milliards de sous jaunes. La copopulation vaudoise compte approximativement 621 784 personnes. Il suffira donc que chacune de ces personnes (évidemment, les noubrrissons et les pensiochymes des EMS et les sans-palétupiers devront s'y mettre aussi) se rende, en gros, 40 207 fois au magasin, et y fasse l'achasition d'un bien dont le prix finisse par 5 centimes. Chacun déposera alors soiligieusement son sou jaune dans la penny box "Branque de Bécévaud" que, dans un immense merlan de solidiraté, la Plastiquette et l'Innovagros, la Bonne Génisse et l'Ikeoop n'auront pas manqué de disposer près de leurs caisses enregistreureuses.

Combien de temps cela prendra-t-il? Si nos compatoyens y consacrent 8 heures par jour, à raison de 4 achats par heure, ce sera expréditionné en 1256 jours. Autant dire rien: en consommant 6 jours par semaine, soit 312 jours ouvroibles par année, cela ne fait que 4 ans et des poussières.

Et si, comme la rendementabilité le suggère, nous étendons l'horaire des magasins à 16 heures par jour et autorimettons de plus les ouvertures dominicalines, cela devient une tâche légère. En combien d'années la débitette est-elle ristournationnée par la laborieuse et solvidaire copopulation? En un rien de temps, je vous le donne en mille et des indécents: il suffira aux 621784 membrillons de la copopulation de faire un achat dont le prix se termine par 5 centimes, 4 fois par heure, 16 heures par jour, 7 jours par semaine, pendant 1 année et 9 mois pour que soit épongée la nappe huiléagineuse du prêt consenti à la Branque de Bécévaud.

Certains diront que, pour assurer non seulement l'acceptançabilité de la mesurette, mais aussi la survie du tat de Vaud plus longtemps, pour respecter les princiapes du développement turgescable, il serait avisé de prémouvoir un rythme plus lent, et laisser les consommateurs mieux choisir ce qu'ils achètent. Je vous le concède, prévoyons une activité à mi-temps. Si l'ensemble de la copopulation se rend au magasin 4 heures par jour, à raison de 2 achats par heure, 48 semaines par an et seulement 5 jours par semaine, pour y faire un achat dont le prix se termine par 5 centimes et dépose rigouligieusement son sou jaune dans la penny box, sans rien y reprenlever, il suffira de 21 ans environ pour venir à bout du dû.

Bienfait collatéralisé: le tat de Vaud existera toujours en l'an 2023. C'est dire à quel point ma propositoire est géniale, et facile à introduire. Je vous remercie donc d'ores et déjà de votre délicate attention et vous invite à passer à la caisse -pardon, à la suite.

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Discours de réception de Mme Christiane Brunner
lors de la remise de son Champignac d'Or

Par la grâce de votre jury du Grand Prix de Champignac et, j'ose l'espérer, au terme d'un scrutin auprès des lectrices et des lecteurs de La Distinction dont l'issue évidente n'aura exigé aucun recomptage des bulletins, me voici lauréate du Champignac d'Or 2002. Je vous en remercie vivement!

Croyez que ma bonne humeur à la réception de votre prix n'a d'égale que ma satisfaction d'avoir contribué à l'élection d'une autre femme, devant un cénacle aussi auguste quoique moins distingué que le vôtre, élection qui laissera hélas, dans l'histoire de notre pays, une trace sans doute plus durable que le couronnement dont vous me gratifiez aujourd'hui.

Mais ne boudons pas notre bonheur. Car il me plaît de penser que vous êtes toutes et tous d'excellente humeur au terme d'une année supplémentaire consacrée à débusquer, dans l'actualité politique, culturelle, sociale et culinaire, les fleurons de l'art oratoire contemporain autant que les manifestations les plus diverses du champignacisme.

Jamais, au grand jamais, je n'aurais osé même rêver de la reconnaissance de votre estimé collège. Car les choix existentiels et les hasards qui bousculent l'existence m'ont amenée à concourir, depuis des décennies, dans la catégorie socialisme. Je m'étais résignée à ne jamais briller au panthéon du champignacisme exacerbé, acceptant de contrarier pour un temps ma nature volontiers facétieuse.

Certains, après mon échec voici bientôt dix ans dans un concours certes moins relevé que le vôtre, mais dont l'issue retient à chaque édition l'attention populaire, avaient même cru déceler chez moi une lassitude résignée, une fatigue définitive, qui m'entraînerait progressivement loin des arènes publiques.

C'était mal me connaître et j'ai su, comme vous l'aviez pressenti avant tout le monde, rebondir et revenir en forme au bon moment. Me voici donc dans le cercle très fermé des plus fines lames du socialisme démocratique, malgré les réserves émises ici ou là par les grincheux d'une tradition disons plus radicale, tout en imposant ma parfaite condition intellectuelle dans l'impitoyable compétition dont vous êtes les gardiens incorruptibles. Disons-le tout net: c'est pour moi un triomphe inespéré.

Oui, inespéré, car je suis une femme, ce qui se reconnaît d'emblée au fait qu'il ne lui viendrait jamais à l'idée de n'avoir pas honte d'être une femme de sexe féminin.

Je suis personnellement une femme qui suis femme et qui, éliminons tout risque d'ambiguïté, n'est pas un homme.

Mais faut-il absolument une femme? Faudra-t-il désormais toujours une femme? Ne serait-il pas temps... Euh... Excusez-moi, je crains d'avoir inopinément glissé dans mes notes un feuillet qui n'est pas de rigueur ici.

Reprenons. Je suis donc une femme, une femme romande, une femme qui représente la Suisse romande dans son exaltation champignacienne du petit matin.

Vous et moi le savons bien: cette exaltation retombe au dur contact de la journée de travail et il n'en subsiste plus à la radio qu'une forme dégradée, presque complètement assimilée dès lors qu'à l'antenne s'impose Pascal Décaillet. Mais peu après l'aube, quand la concentration n'est pas encore toute tendue vers les mâles valeurs du travail bien fait, alors là cette exaltation se laisse entendre, pour peu qu'une entremetteuse aussi talentueuse qu'Isabelle Biolley lui offre l'audience qu'elle mériterait plus souvent.

Il y a dans cette exaltation une identité romande à laquelle il serait inacceptable de renoncer dès lors qu'il s'agit d'attribuer les prix les plus prestigieux. Une identité romande qui, certes, est latine aussi, mais romande d'abord. Une identité romande qui n'est pas réductible au fédéralisme mou, qui ne se laisse pas saisir par le bilinguisme confusionnel des régions frontalières et autres helvétismes mâtinés de früh english.

Non, vous en convenez avec moi, nous avons acquis cette identité romande de haute lutte. Je peux en témoigner personnellement. Mes parents étaient Suisses allemands, ma grand-mère était allemande et mon grand-père polonais. Je suis donc une vraie Romande, une Brunner issue d'un Przybilla...

Alors moi, comme femme de Suisse romande, j'en connais un bout en politique. Votre jury n'en doutait point, je vous fais confiance, mais votre bon sens vaudois ne pouvait se satisfaire d'une simple absence de doute. Il vous fallait la preuve qui raffermit la foi, le trou dans chaque main qui rend palpable la résurrection de la politicienne trop vite enterrée, la formulation définitive qui confirme sa maîtrise retrouvée.

Je connais aussi la langue de bois. D'autant plus que le bois est revenu à la mode, au bout du Lac de Genève au moins depuis que le président du parti radical genevois s'est mis en tête de construire un Palais de l'équilibre tout en bois.

Et l'équilibre aussi ça me connaît. Parce que je politise à gauche, parce que nous sommes un parti de gauche et parce que, dans notre pays, ce sont les équilibristes qui détiennent la majorité. Dès lors, tous les éléments étaient réunis pour que notre rencontre se produise: vous avez su m'entendre, vous ne m'oublierez plus.

Mesdames et Messieurs, je déclare solennellement accepter mon élection au Champignac d'Or 2002: je crois que le parti socialiste est un parti de gauche, je veux qu'il pratique une politique de gauche et, en vérité je vous le répète, c'est seulement avec la majorité qu'on peut gagner, parce que les minorités sont toujours perdantes.

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Un autre milieu du monde est possible!

Par le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du maire de Champignac

 

Mesdames et Messieurs les autoritaires,

Mesdames et Messieurs les libertaires,

Mesdames et Messieurs les révolutionnaires,

Mesdames et Messieurs les champignacaires,

Mon exposé se divisera en trois ères.

D'abord, première ère, je vais vous remercier, parce que cela se fait.

Ensuite, deuxième ère, je vais vous exposer ma thèse, originale, novatrice, inédite et piaffante, comme l'ex de Marcel Cerdan.

Enfin, dans une troisième ère, j'en tirerai les conclusions qui s'imposent et qui nous permettront de voir l'alter autrement.

Première ère: remerciements

Je voudrais d'abord saluer et remercier les autorités de cette aire, présentes ou absentes, qui ont permis que cette manifestation ne soit pas interdite.

Je voudrais ensuite remercier les libraires, qui ne manquent pas d'air et continuent, sans se décourager &endash; ou presque &endash; de tenter de vendre des livres, cette nourriture de l'âme qui, faute de nourrir les corps, permet d'empêcher que les arbres ne soient bêtement brûlés ou, pire, abandonnés à eux-mêmes comme le serait l'ex-guet de la cathédrale dans un mixte remix au MAD.

Je voudrais enfin remercier les père et mère de ce prestigieux colloque intercommunal, que dis-je? Intercantonal, qui me permettent de recycler le discours que j'ai fait la semaine dernière au Forum social du milieu du monde (FS·MMM), tenu à Pompaples pour la troisième fois en 2003 (la quatrième fois, ce sera en 2004). Cet exposé ne sera ponctué d'aucune citation, car, comme le dit le proverbe, l'excitation des citations ne change rien à la situation de Sion.

Deuxième ère: thèse

Mesdames et Messieurs, un autre milieu du monde est possible, comme je l'ai affirmé la semaine dernière et comme je le répéterai la semaine prochaine. Un autre milieu du monde, qui, foin de Tanner, petites fugues et gros pétards, se situerait au-delà d'aujourd'hui, dans un alter qu'une mise en abymes saura transcender. Mesdames et Messieurs, il faut le dire une fois pour toutes: la reine des boucs émissaires ne sera jamais une vache, encore moins de la race en errance, si mentale sous ses cornes. Si nous voulons grandir ensemble, nous devons brique après brique construire le paravent qui nous permettra de nous protéger de la pluie, malgré le soleil, et, pour cela, j'ai LA solution. Mais cette solution est exigeante, comme doivent l'être toutes les solutions qui réclament de notre part des réponses qui sont de vraies interrogations.

Vous l'aurez remarqué, le monde est fini, ou du moins semble tel. On a un milieu du monde &endash; à Pompaples &endash;, donc on doit avoir une fin du monde quelque part, entre Porto Alegre et Washington. Et pourquoi? Je vous le demande, pourquoi? Parce qu'on veut tout nommer! Parce qu'on a un besoin irrépressible, dominant, de donner un nom à tout, y compris à l'innommable. Mon pré-opinant de l'année dernière ou avant-dernière, je ne sais plus, nommait buisson ce Bush, un symptôme paradigmatique, s'il en est, de cette phobie de tout nommer, dans une sémiotique sémillante que ne renieraient ni Noam Chomsky, ni l'École vaudoise hier comme demain en mutation. On a besoin de donner un nom, donc d'étiqueter, de classer, de figer le fluide dans le présent, de transformer en béton les sables mouvants. Orgueil de l'homme! Orgueil de la femme! Orgueil de l'humaine condition! Outrecuidance, vanité, prétention, gloriole, présomption, infatuation et même piccarisation, car nous sommes aussi gonflés que le psy des montgolfières!

Pourtant, un autre milieu de monde est possible, je le répète. Nous devons avoir le courage de ce milieu du monde, nous, les altermilieudumondistes, car il va bien plus loin que ce que nous pensions et il s'arrête bien plus vite que ce que nous imaginions. Il est là et ailleurs, il est présent et absent, il est ce non-dit qui hurle en face de nous l'opinion de la majorité silencieuse. Comment avons-nous fait pour ne pas le voir, sourds que nous étions?

Cet autre milieu du monde, il passe par la nécessaire remise en question de nos catégories de pensée. Vous êtes prêts? Vous êtes prêtes? Allons-y.

Vous pensiez Sand, Bush, Brassens, Chevallaz? Je vous propose de penser Georges!

Vous pensiez Horner, Jaggi, Théraulaz? Pensez Yvette!

Vous pensiez Pfeiffer, Platini, Jonasz, Coluche, Bühler? Pensez Michel!

Vous pensiez Frey, François, Ruey, Evelyne? Pensez Claude!

Vous pensiez Mitterrand, Saint, Marthaler, 1er? Pensez François!

Vous pensiez Pidoux, Hic, Bieler, le Bel? Pensez Philippe!

Vous pensiez Dreifuss, Abaga, Metzler, Docteur? Pensez Ruth!

Vous pensiez Aubry, Brunschwig-Graf, En vacances? Pensez Martine!

Vous pensiez Gates, Clinton, Boule? Pensez Bill!

La liste n'a pas de limite, elle est comme un ruban enroulé sur lui-même, début et fin s'entremêlant dans la surprise d'une improbable rencontre qui fait naître en nous ce sentiment d'alter si rare sur cette terre…

Troisième ère: conclusions

Imaginez… Imaginez une seconde, avec votre esprit, imaginez un monde de prénoms, où le nom ne serait plus qu'un signifié insignifiant ou un signifiant insignifié, où le nom ne voudrait plus rien dire, où le prénom serait tout, serait logique floue, logique flottante, logique noyée, alterlogique.

On dirait qu'est-ce qu'il est profond, Pierre, sans savoir si l'on parle de Bourdieu, Chiffelle, Richard ou du radical directeur de l'Ecal…

On dirait c'est neuf ce qu'il fait, Pascal, sans préciser si l'on pense à la gérontophilie de Couchepin, aux déficits de Broulis, aux musiques d'Auberson ou au lapin de Pâques…

On dirait qu'est-ce qu'elle est bonne, Sylvia, sans préciser si l'on pense à l'actrice d'Emmanuelle ou à la Municipale en charge de la sécurité sociale…

On dirait qu'est-ce qu'elle avance bien, Micheline, sans préciser si l'on parle de Calmy-Rey ou de la loco rouge de son train électrique…

On dirait elle est toujours là, Arlette, sans dire si l'on pense à Zola, Laguiller ou Davidson…

On dirait il a bien parlé, Jean-Claude, et ça pourrait être Mermoud, Van Damme ou Rennwald…

On dirait qu'est-ce qu'ils sont imposants, ces Robert, les uns penseraient à Cramer, de Niro ou Redford, tandis que d'autres penseraient à Pamela Anderson…

Bref. Un autre milieu du monde est possible! Il suffit de le vouloir, de le désirer, de le décider! Pierre, Jacques ou Jean, vous verrez, Léon se confondra bientôt avec Léon, Adolf avec Adolf ou Christophe avec Christophe, face à l'incommensurable abyme de l'altérité. Pensez-y, faites-le, soyez alterprénomdistes!

C'est de vous que dépend la réussite de cette alternative. Osez être révolutionnaires dans votre façon de penser, osez. Car c'est ainsi que vous serez ce que vous n'êtes pas, et que les autres le seront aussi.

Vous les autoritaires,

Vous les libertaires,

Vous les révolutionnaires,

Vous les champignacaires,

Un altermilieudumonde est possible! Vive la nouvelle ère! Vive l'alterprénomdisme!

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Les hasards du calendrier et le génie du lieu

 Par le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du maire de Champignac

 

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique,

Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias,

Ma petite librairie autogérée,

Le calendrier est parfois malicieux. À l'occasion, le hasard fait coïncider deux événements capitaux durant la même semaine. Fallait-il vraiment que deux cérémonies de première importance se déroulent de façon si rapprochée? Un autre rituel peut-il se risquer à concurrencer le Champignac?

Une fois de plus, tout se perd. Avez-vous, par exemple, remarqué que Johnny Hallyday ressemble de plus en plus à Lénine? Enfin, à la momie de Lénine…

Avez-vous, autre exemple, noté que Lausanne va mal? On le sait, le géant vert, que l'on croyait d'airain, s'oxyde et devient vert-de-gris; à son image, la pompe à finances s'essouffle; l'idéal olympique s'effondre de jeux en en jeux, la corruption gangrène le sport comme la réalité persécute la Banque cantonale vaudoise. Malgré les efforts conjoints mais pas toujours coordonnés de la Municipalité et du Conseil d'Etat, l'éclat de la cité s'amoindrit, le rayonnement de nos idoles les plus sacrées succombe aux assauts du temps.

Heureusement quelques intellectuels de haut vol ont choisi de combattre l'entropie locale. De longue date, on prépare activement, du côté de la Faculté des Lettres, la mise sur pied d'une task force, chargée d'élaborer un programme de mandature, qui fixera les conditions-cadre de l'émergence d'un comité de pilotage des modules macrodisciplinaires, d'où naîtra la commission qui définira la charte accouchant au grand jour, dans un futur que tous espèrent proche, d'un tout nouveau Groupe de recherches interdisciplinaires en analyse comparée des discours.

Oui, Mesdames et Messieurs de l'Assistance publique, l'esprit du Champignac a soufflé jusqu'à Dorigny: ils se sont mis à plusieurs pour étayer les fondements épistémologiques et les demandes de crédits indispensables pour que naisse à proximité du méridien de Chauderon la Science champignacienne, avec une majuscule.

Comme son cousin l'accélérateur de particules pour Genève, ce nouvel organisme va rétablir la gloire de Lausanne. Et, comme ce philosophe qui finit par croire que la connaissance de l'alcool était elle-même éthylique, comme la télévision romande qui se prend pour votre télévision, ce centre de recherches, dès son premier envol, part aussitôt en vrille et devient lui-même son propre objet d'études. Écoutez plutôt: "La dimension textuelle des pratiques discursives sera au centre de nos recherches. Résultat de mises en discours, la textualité sera conçue comme une dynamique de relations textuelles, intertextuelles et plurilingues et non comme une structure fermée statique. Elle sera autant étudiée sous l'angle des forces cohésives qui confèrent à un texte une certaine unité, que sous celui des forces centrifuges de la transtextualité et de l'interdiscursivité qui relient dialogiquement un texte à d'autres textes. En tant que produit singulier d'une interaction socio-discursive, un texte est la trace écrite et matérielle de l'activité d'une instance énonciative socialement et historiquement déterminée."

Longue vie donc au GRIACD, puisque tel sera le gracieux acronyme qui nous accompagnera dorénavant dans notre quête. Mais gageons que très vite le monde entier ne le désignera plus que sous le nom affectueux de "Champignacotron de Lausanne".

Un mot encore, puisque vous insistez, sur l'autre événement de la semaine, qui aura évidemment pâti de sa proximité avec cette grandiose remise de prix si mérités. Comment réparer cette injustice? Comment atténuer cette ombre que le soleil champignacien fait descendre sur ceux qui tentent de se faire connaître à la même époque de l'année?

Soyons compassionnels, accordons notre pardon, indulgeons. Oui, il s'est passé quelque chose dans ce pays récemment, il faut le reconnaître.

En effet, à l'heure où je vous parle et depuis plusieurs jours, un petit groupe d'individus des deux sexes participe à la Cinquième Convention en l'Honneur du Trentième Anniversaire de la Première Rencontre de Raël avec les extraterrestres. Tant de chiffres ne font révéler la force des mots!

Pensons à eux, Mesdames et Messieurs de l'Assistance publique, pensons à tous ces raëliens rassemblés à Crans Montana au cœur de ces montagnes démocrates-chrétiennes blessées par la vie, pensons à tous ces courageux militants de l'imaginaire le plus fou; mais pensons à eux comme à des camarades qui se trompent: ils n'ont fait que la moitié du Chemin, car ils croient les extraterrestres ont créé le verbe.

Or nous savons, nous authentiques Champignaciennes et Champignaciens, que la Vérité est inverse, que le Verbe a tout créé, que le Verbe peut tout créer, y compris les extraterrestres, ainsi que vont nous le démontrer les lauréats du Grand Prix 2003.

À bas le sens, à bas la langue,

vive la parole, vive le Champignac, vive le Champignacotron!

Je vous remercie de votre attention. Nous allons maintenant remettre aux lauréats leurs prix, trois diplômes et deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer.

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Quelle désornation et quelle consterfusion !

Par Girobert Dubrocoli, branquier
 

Monsieur le Dirident, Mesdoiselles et Messessieurs,

Je suis conchanté. J'exprime toute ma gratissance à la Muniville de Flonsanne, au tat de Vaud, et à toutes celles et tous ceux, ici, qui m'ont dit à quel point ils me trouvent génielligent et remplein d'imaginativité. Je peux vous assurantir que notre collaboration, entamée sous d'heureux auspigures il y a deux ans, va pouvoir se poursuivre dans la confiance mutuproque. Youpi!

Ou plutôt non, parce que je n'arrive pas à mentir: je suis au fond du trouspéré. Je vous en veux, à vous ici présents, ainsi qu'à la Muniville de Flonsanne, au tat de Vaud. Vous êtes tous des lâsquins et des salgouins.

Je m'explique. Il y a deux ans, on pouvait légitimement s'alarquiéter de la trépanassation du tat de Vaud. Or, ici même, je vous informuniquais que j'avais trouvé la soluponse à ces malheurs. Je faisais des suggesitions destinées à améliorer la situation financière de la communectivité. Grâce à moi des décisures rapides allaient permettre, en très peu d'années, de résoudre toutes les encoublultés financières des collectivités publiques. C'était l'œuf de Colomb, de Brélarthaler et de Pascatrine Broulyon.

J'avais, au terme de cette épruisante recherche, reçu d'innombreuses congracitations. Je pouvais m'imaginer que la mise en œuvre de ces propojections de génie se ferait sans délai.

Eh bien, que dalle, et que pouic. Vous n'avez rien fait, ni la Munivile de Flonsanne ni le tat de Vaud, ni Broulyon ni Brélarthaler. Quelle désornation et quelle consterfusion!

Je m'en désespésole, et surtout je m'étonne: ceux qui m'ont tant féliplimenté m'auraient-ils donc menti?

Stupéfiant, me suis-je d'abord dit.

Puis j'ai étudié la question, en me penchant sur les félipliments qui sont souvent publiés, sous forme de communiconces, par le tat de Vaud et par d'autres, jusqu'à une vieille dame helvessoise dont on a beaucoup parlé cette semaine.

Je choisis quelques exemples. Y ment-on? Vous verrez qu'on y ment!

1. Un arrêt du Tribunéral impose au tat de Vaud de faire une loi dont il ne voulait pas. Et toc: le tat de Vaud m'annonce victorialement qu'il se réjouicite de cet arrêt, et il note que le Tribunéral partage pleinement sa propre analyse de la stitution. Y ment-on? Sûr qu'on y ment!

2. Faut-il sacouper dans la politique sociale ou du personnel? Hop, on m'assurantit par communiconce qu'ainsi les prestations sont stabilanties, et même qu'un meilleur suivail pourra être ascompli, pour le plus grand bien de toute la collectunauté. Y ment-on? On m'y ment!

3. Juste avant de recevoir un ulternier commandement de payer qui le met définitivement en failleroute, un dinager sportif brandit triompheusement devant moi un chèque en bois, supposé résoudre tous les problèmes de trésorinance de son club. On m'y ment!

4. Le tat de Veau m'annonce avec optimiasme qu'une cheffe de sévice a choisi de démiquitter. Selon le communiconce, le chef de Département et la personne consternée regrettent vimèrement la cessation de leur collabotomisation. Mais voilà-t-y pas que des brumeurs me parrivent aux oreilles: les deux signacteurs du communiconce ne pouvaient pas s'empiffrer. Pour la galerie et la presse des médias, ils font donc semblant d'être d'accord au moment où ils se séquittent. Y ment-on?

5. Une vieille dame helvessoise vient de recevoir un million de plus en moins. Hop! elle fait un communiconce: elle se réjouit du débat qui a été lancé sur sa missâche; elle dégrette un tout petit peu les humeurs des conseillers démagocrates centrochrétiens, mais se féliplimente de l'appui sans faillition du conseiller fédéral octodurical, qui lui permet de poursuivre, sereinante, sa tâche d'intérêt général. Quel condiment!

Tout cela est trop simpliqué. Cette duplicité me rend positivement schizonoïaque

Heureusement, dans cette océannée de simplication, il demeure des oasis de naïverie qui font plaisir à voir. En témoigne un autre communiconce, qui vient apaiser mon coeurtri.

Un socioclogue vient d'annoncer l'issue d'un procès qui l'a opposé à un collègue. Ce dernier, personne ne le savait, avait accusé son confrère communiconceur d'être, je cite: un "gnome de la critique, un lutin postmoderne", un "microcéphale parvenu", un "adepte de la nécrophilie" "dont la spécialité a toujours été de brouter à tous les râteliers". Or donc, la juscour a été sommée de dire si ces injultes étaient diffamniatrices. Le socioclogue injulté vient d'envoyer un messemêle à tous les azimutologues pour les informer et des injultes et de la décision judiciaire, qui lui est provorable.

Voilà de la franchise, voilà de la sincérité : le socioclogue n'a pas craint de nous apprendre l'appréciation portée sur lui. Alors bien sûr, je vous vois venir : vous allez me dire que celui qui a publié le jugement s'est tiré une balle dans le pied avec le plat de l'épée de Madame Oclès et s'est auto-flagellé à coups de corde de pendu. Vous allez sarcasmer en disant que cet olibriumé a fait un procès parce que quelqu'un le prenait pour un con, mais qu'en disant à tout le monde que quelqu'un le prenait pour un con, il donne à tout le monde l'occasion de le prendre pour un con. C'est peut-être vrai, mais je reconnais bien là votre mesquignité. Moi, je trouve cela gragnifique et digne de louloges. C'est simple, c'est grand, c'est franc. C'est fini!

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Un grand débat de société

 Par le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique, Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias, Ma petite librairie autogérée,

Avant d'attirer votre attention comme chaque année sur les avancées du Champignacisme en Suisse romande et dans le monde, je dois procéder à quelques communications.

Il me faut tout d'abord signaler que le candidat numéro 44, Cédric Jotterand, à qui nous devons ce splendide raccourci : "Spacieux, clairs et égayés de jeux, les enfants scolarisés ont accès aux locaux de Bellevaux entre 7 heures et 18 heures." n'est plus un candidat, mais une candidate. Et qu'elle prénomme désormais Claire. Non pour les raisons chirurgicales que vous imaginez, mais parce qu'une malheureuse homonymie nous a fait confondre deux signatures du futur journal unique de tous les Vaudois. Nos excuses donc, mais cela n'enlève rien aux qualités de cette nomination ni ne diminue ses chances dans la compétition qui va suivre.

Les plus perspicaces d'entre vous auront certainement remarqué qu'il n'y avait pas de candidats numéro 42 cette année. Ce n'est pas une erreur de notre metteur en page, mais un choix délibéré. Nous avons effet jugé qu'au moment où il s'agite beaucoup au sujet de l'âge de la retraite, il aurait été malséant de rappeler la date de naissance du Conseiller fédéral Couchepin, qui fut deux fois lauréat d'une mention au Grand Prix, 1999 et 2003.

Enfin, je voudrais rendre hommage à l'ensemble des Champignaciens qui cette année encore ont eu la lourde tâche de séparer la métaphore de l'ivraie, de détacher la poésie du compost. Parmi ces lecteurs, parmi ces électeurs, si je devais en choisir un, ce serait celui qui a joint à son bulletin de vote un petit mot charmant, bien dans l'esprit du Grand Prix.

Migros, thé pectoral, deux-trois légumes, poissons, viande, fromage et fruits. Acheter fleurs. Quelle belle simplicité élégiaque dans ces vers libres ! Au nom des lauréats et de toute l'Académie champignacienne, cher lecteur anonyme, nous vous disons merci!

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique, il est temps d'aborder le cœur du problème, d'avancer au centre du questionnement qui nous envahit tous depuis quelques jours. Il faut poser LA question :

"Pensez-vous que si est-ce que les milieux culturels ridiculisent-ils la Suisse à l'étranger ?"

Voilà le véritable débat de société qui est posé ce matin. Et je sais que chacun d'entre vous s'est posé cette question en son for intérieur ces derniers temps. Et aujourd'hui, alors qu'onze heures 45 sonnent au clocher des Terreaux, nous allons en discuter à fond, sans faux semblants, sans contrevérités, sans antiphrases.

Pour cette cérémonie exceptionnelle, qui je vous le rappelle se déroule en direct et en temps réel, nos partenaires seront cette année : la feuille gratuite qu'on doit payer quand même, la banque qui nous fait cadeau d'un ministre qui ne sait pas compter jusqu'à 95 millions, l'hebdomadaire à contraintes, qui essaie chaque semaine de faire une couverture plus idiote que sept jours auparavant et enfin PKZ 1956, à qui je dois mon beau costume.

Les circonstances sont dans toutes les mémoires : mais rappelons tout de même les faits : il y a peu, un créateur helvétique, en stage de ressourcement à l'étranger proche, fut saisi d'une urgente nécessité de s'exprimer.

Il trouva rapidement le lieu qui serait celui de son installation, un local borgne, équipé de matériaux sommaires, dévalués, proches du recyclage.

Mais je m'interromps pour vous signaler, ici et maintenant à 11h48 dans les locaux de la Librairie-Galerie Basta ! où vous êtes, que, pour la première fois de sa longue histoire, le Grand Prix du Maire de Champignac va être interactif. Cette cérémonie se déroule en direct, et donc vous pouvez nous envoyer tous vos SMS. Vous avez d'ores et déjà été très très nombreux à réagir. Voici les premières réflexions que ce débat suscite chez vous :

Olivier, à Genève, nous dit que l'important est de garder toute sa santé mentale.

Laurent, à Davos, écrit qu'il faut prendre du recul, voir les choses de plus loin.

L. C. &endash;il n'a donné que ses initiales&endash; trouve l'atmosphère torride, c'est vrai que la tension est à son comble à quelques minutes des résultats du Grand Prix du Maire de Champignac 2004.

J'en reviens à notre représentant des milieux culturels saisi par le besoin au cœur de la France profonde : que croyez-vous qu'il fit ?

Découvrant ces sanisettes, il entre aussitôt, incontinent allais-je dire… La porte se referme.

J'ai oublié de vous dire. Il est midi moins le quart de dix minutes et, pour vous aider à vous faire une opinion, Henry Meyer, le talentueux dessinateur de La Distinction, est au vidéographe dans la cave.

Il va commenter en direct et en dessins le propos de cette cérémonie et nous jettera à l'écran quelques croquis dessinés sur le vif durant la cérémonie. Gageons que ces traits décapifs, corrosés et décalants susciteront la réflexion chez nombre d'entre vous. Quant à vous, continuez, continuez à réagir, cette cérémonie se déroule en vrai direct instantané, donc vous pouvez nous envoyer tous vos SMS.

Et notre célèbre représentant des milieux culturels fédéraux, éditeur prestigieux, directeur de collections, membre de jurys et de commissions en tous genres, romancier, éditorialiste, que devient-il, coincé dans ses chiottes ?

Il crée, il se met en scène, il compose un personnage d'affolé, d'ahuri paniqué, dépassé par un monde qui va trop vite pour lui.

Ah, un message intéressant d'un auditeur qui témoigne que lui aussi a pu se trouver dans des moments difficiles. Saluons au passage l'Ukraine, où notre cérémonie est retransmise tous les jours par satellite.

Mais revenons à nos toilettes publiques.

Ha ha ha ! Impayable ce Henry Meyer, ses croquis sont toujours passés à la caustique !

Là-bas, au fond des lieux d'aisance, l'œuvre en cours prend une dimension nouvelle : une musique envoûtante, essentiellement faite de percussions, s'ajoute aux autres formes d'expression. La performance s'annonce grandiose, nul doute qu'après l'employé communal, ce sont Jack Lang, les Inrockuptibles, Télérama et le journal de 13 heures sur TF1 qui vont s'intéresser à la culture suisse !

Ah, le chef de l'instruction publique genevoise souhaite nous dire quelque chose, car je vous rappelle que, à 11h57 passées de 3 minutes, nous sommes en direct du Grand Prix du Maire de Champignac.


"Il n'y a pas de quoi sombrer dans le triomphalisme."
Charles Beer, supra RSR-La Première, 7 décembre 2004, vers 12h30

Il n'y a effectivement pas de quoi sombrer dans le triomphalisme, Monsieur Beer, et je vous remercie de nous avoir rappelé qu'à être si souvent déçu en bien, on finit par craindre l'eau froide.

D'ailleurs Pierre Mercier, en direct des pistes de ski, nous appelle pour nous participer lui aussi à la compétition.


"...parfois, lorsque la réussite n'est pas au rendez-vous, il peut connaître l'échec."
Piere Mercier, supra RSR1-La Prmeière, 13 décembre 2004, vers 6h40

Merci pour cette information, qui &endash;j'en suis sûr&endash; stupéfiera nos amis sportifs.

Mais rejoignons les latrines fatales. Il est temps de mesurer le rayonnement de la Suisse à l'étranger: quel fut le retentissement de ce dispositif d'avant-garde déployé dans le Nivernais champêtre? Comment cette œuvre audacieuse fut-elle perçue? A-t-on immédiatement proposé à notre créateur une rétrospective à Beaubourg ou quelque part dans le quartier du Marais?

Hélas non, Mesdames et Messieurs de l'assistance publique, un seul journal, romand bien entendu, en a parlé, et sous la plume de l'auteur de la performance.

À Paris, ce ne fut qu'un assourdissant silence.

Tant d'efforts créatifs pour si peu de résultats.

Ne devrait-on pas voter une loi qui interdise dorénavant la création en Suisse ? Qu'en pensez-vous, Romaine Jean?


"Qu'est-ce qui nous dit qu'avec cette loi, on ne met pas le pied
dans une porte qui va nous emmener très très loin."
Romaine Jean, journaliste prudente, supra TSR1, 10 novembre 2004, vers 21h00

C'est ainsi que se termine ce débat fondamental. Que l'après-midi vous soit douce.

À bas le sens, à bas la langue, vive la parole, vive le Champignac !

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Discours de réception de M. Pierre Chiffelle
lors de la remise de son Champignac d'Or

Être soudain porté au pinacle turgescent de la fulgurance métaphorique par un quarteron de mollahs de la culture anarcho-syndicaliste. Avoir le privilège de tutoyer Pierre Desproges, fût-ce dans l'exercice d'une fonction pourtant révérée jusque dans le creux des sillons les plus caillouteux des campagnes du canton.

En général, prêt à tout ou presque pour faire parler de lui, le politicien de province se réjouit plus que vous ne l'imaginez de l'opportunité historique que devrait lui donner le Champignac de faire la preuve -pourtant toujours fort difficile à rapporter dans la condition qui est la sienne- de son sens de l'humour, de la dérision et si possible, mais n'en demandons pas trop, d'un soupçon d'humilité.

Nul ne chantera assez la reconnaissance du privilège de dire tout et n'importe quoi, au sens de littéral de cette expression en général honteusement vilipendée par les présentateurs-dompteurs gesticulant aux commandes des talk shows interminables qui tiennent désormais lieu d'olympe du débat d'idées qui marque de son empreinte éphémère les abrutissantes soirées passées devant nos écrans.

Mais je m'égare au point de faire naître chez certains d'entre vous la crainte fondée d'une emphase aussi fidèle que castriste.

Qu'il me soit tout de même donné de vous confier que, dans le cas certes exemplaire qui me vaut d'être parmi vous aujourd'hui, la preuve est désormais faite que cette béatification du lieu commun, cette staracadémisation du verbe creux et de l'aphorisme globuleux qu'est le Champignac met aussi en lumière l'efficacité collatérale indiscutable du discours ampoulé. En effet, une enquête difficile mais déterminée m'a permis de constater que ce vibrionnant cri d'alarme avait été prononcé avec conviction dans le cadre de la campagne contre le paquet fiscal. C'est donc la preuve que, si le politicien cherche à prêter à ses concitoyens une oreille qu'il n'a pu ni leur acheter ni leur vendre, il sait aussi trouver les mots qui, malgré l'éructante banalité et les certitudes confites dont ils témoignent parviennent à convaincre le bon peuple de l'authenticité et de la sincérité des positions ainsi défendues. Preuve en est le résultat de la votation en question.

Après avoir ainsi démontré que la maîtrise de l'art du champignacisme constitue une contribution fondamentale à l'épanouissement de la démocratie directe, je n'aimerais pas conclure sans vous remercier de nous avoir une fois de plus démontré que ce qui fait rire même à gorge déployée ne peut jamais être vraiment mauvais et de m'avoir personnellement rappelé qu'il vaut mieux savoir rire de soi-même que des autres.

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Initiation au bi-bi-binaire, ou système Bibi

par Oncle Maggi, chroniqueur culinaire de "La Distinction"

Messieurs de la Préfecture; Mesdames, Messieurs de la Municipalité; Mesdames, Messieurs les peut-être futurs Municipaux; Mesdames, Messieurs de l’assemblée; chères lectrices, chers lecteurs,

Les études PISA se succèdent et se ressemblent dans leurs constats: non seulement les petits mais vaillants Vaudois ne savent ni lire ni écrire, mais en plus ils ne savent pas compter. Leur ministre des Finances sait bien, lui, qu’il vaut mieux compter que dépenser.
Il serait donc le temps de réallouer la HEP, i.e. la Haute Économie Potentielle, dans un programme redéfinissant l’appellation des nombres et leur écriture.
Pour ce qui est de la pédagogie, les Vaudois aiment bien réinventer l’eau chaude à chaque bilégislature. En l’espèce, cela est totalement inutile car un grand Maître s’en est déjà chargé, je veux parler du génie de Pézenas, le chanteur-compositeur-comédien et accessoirement ingénieur Boby Lapointe, dont le vrai nom n’est pas Boby Lafente mais bien Robert Lapointe.
Et que nous disait ce Cher Boby en 1969, alors que les futurs dirigeant de la Banque européenne couraient le pavé parisien en scandant Pine-Pine-Ho-Ho-Che-Che?
"Pour la numération, la loi logique et normale qui devrait n’accepter aucune exception serait de lire un nombre de gauche à droite, en commençant par signifier le chiffre du plus grand ordre et en terminant par celui des unités et ce, sans inversion ni groupage arbitraire, usités chez les uns et non chez les autres. Un exemple typique de ces considérations est le nombre

qui s’écrit identiquement en tous pays, et devrait donc s’exprimer, sinon dans une langue universelle, tout au moins selon des règles universelles, subit, selon les pays, des traditions très diverses. Commençons par rendre hommage au bon sens des pays qui ont la simplicité d’énoncer dans l’ordre: 9 dizaines, 7 unités. Par exemple, les Belges disent nonante-sept.
Mais, entre autres, leurs voisins allemands ont une fâcheuse manie: ils disent toujours les unités avant les dizaines: Sieben und Neunzig, 7 unités et 9 dizaines.
Quant au Français, en l’occurrence, il pousse la fantaisie jusqu’à énoncer une suite de 4 nombres: quatre-vingt-dix-sept (4 - 20 - 10 - 7), cela sans sourciller, c’est-à-dire sans le moindre clin d’œil qui puisse aider un étranger à comprendre si la relation entre l’un et l’autre de ces chiffres est: multiplication, addition, ou simplement bon voisinage.
L’Espagnol dit les nombres aussi logiquement que le Wallon... Mais en quels termes "Cero, Uno... Quatro, Cinco, Siete, Ocho, Nueve." Pour 7 sur 10 des chiffres décimaux, il s’étend sur deux syllabes.
Même s’il parle vite, cela n’est pas raisonnable. Disons déjà que toute langue possède assez de syllabes pour nommer chaque chiffre en MONOSYLLABES
Et l’on doit même pouvoir former un LANGAGE UNIVERSEL avec un choix de syllabes, une pour chaque chiffre, s’énonçant identiquement en tous pays.
Cela pourrait se faire en décimal, mais laissons le décimal se débourber tout seul de ses traditions.
Et, à chercher un "Nouveau Langage", tâchons qu’il soit proche parent des ORDINATEURS."
Le Programme est ainsi tracé.
A priori les ordinateurs devraient calculer selon le système binaire, le courant passe ou il ne passe pas soit 0 ou 1. Cependant le système binaire est gourmand en chiffres, il ne faut pas moins de 7 chiffres pour écrire le nombre 99.

En effet en binaire 99 s’écrit un million cent mille et onze.
C’est pourquoi les informaticiens ont pris l’habitude de les grouper par paquets de 4, les ordinateurs peuvent ainsi calculer en base 16. Cela nous amène à un nouveau langage numérique le système hexadécimal pour lequel on utilise une écriture alphanumérique.

Ils utilisent les chiffres arabes pour les 10 premiers et les 6 premières lettres de l’alphabet pour les suivants.
Notez tout de même, car cela aura son importance, l’écriture des 16 premiers nombres en binaire à l’aide de quatre chiffres en 0 et 1.
Il existe cependant une autre bonne raison pour utiliser la base 16. Si nous sommes engoncés dans le système décimal, c’est que nous avons des mains pleines de doigts, 10 en l’occurrence.
Vous avez certainement entendu parler des enfants indigo, nouvelle espèce qui devrait sauver l’humanité. Ces derniers sont reconnaissables à leurs mains comportant 8 doigts, ce qui les pousse à calculer spontanément en base 16.

Pour ces derniers le calcul des retenues devient un jeu d’enfant... indigo.

Revenons à la base 16. Le système hexadécimal porte à confusion.
Le langage que Boby a voulu enfanter sera formé d’éléments conçus concis, clairs et l’apparentant au binaire.

Pour un système de base 2 on dit binaire, pour un système de base 2 puissance 2, proposons bi-binaire et pour 2 puissance 2 puissance 2, soit 16, bi-bi-binaire que nous abrégerons, en l’appelant familièrement: Système Bibi.
À chacun des 16 nombres binaires de quatre chiffres doit correspondre un chiffre bibi. Quel nom lui donner? Un nom court, soit une syllabe formée d’une consonne et d’une voyelle.

Quelles voyelles? Occupons-nous du chiffre de droite, elle sera fermée si ce chiffre est 0 et ouverte si ce chiffre est 1.
Il reste donc à choisir 2 voyelles fermées, nous disposons des lettres: O et E prononcées la bouche en cul-de-poule.
Parmi les voyelles ouvertes, A et I nous font ouvrir la bouche soit en hauteur, soit jusqu’aux oreilles.
Les 2 premiers chiffres du nombre binaire vont être traduits par une consonne. En fait de consonnes, celle qui ressemble le plus à "pas de consonne du tout", autrement dit zéro consonne, c’est le H aspiré, que nous nous empresserons d’adopter pour 00.
Nous allons présentement opter pour des consonnes partant de l’arrière-bouche pour 00 et 10 et de l’avant bouche pour 01 et 11.
Pour 00 nous avons choisi H.
Pour 10 choisissons la gutturale K.
Pour 01, revenons à l’avant de la bouche avec la première consonne de l’alphabet: B.
Pour 11 nous choisissons D, la dentale.
Nous avons ainsi nommé nos 16 nombres.

HO HA HE HI BO BA BE BI KO KA KE KI DO DA DE DI, nous savons donc compter de HO à DI.
Observons la table de multiplication.

Voici une table facile à apprendre, la suite des multiples de n’importe quel chiffre est un poème.
Par exemple, les multiples de HE sont les nombres pairs:
HE BO BE
KO KE DO DE
HAHO HAHE HABO HABE HAKO HAKE HADO HADE
La suite des carrés, donnée par la diagonale descendante, est un poème sans fin dont les rimes répètent éternellement
HO HA BO KA
HO KA BO HA
...
Nous connaissons le nom de nos chiffres Bibi, reste à leur trouver des symboles calligraphiques.
Ces derniers seront autant que possible significatifs du nombre binaire qu’ils traduisent, d’un dessin simple et rapide et pouvant s’inscrire dans un rectangle analogue aux caractères d’imprimerie ordinaires.

C’est pourquoi nous avons modifié l’ordonnance des quatre chiffres du nombre binaire selon le processus schématisé au tableau noir.
Décrétons que les valeurs 1 seront pointées par des extrémités de segments ou des angles, alors que pour les nombres comportant plus d’un zéro, nous allons devoir, pour éviter toute confusion, adjoindre à nos symboles des courbes éludant ces zéros.
C’est ainsi que pour 0 lui-même, nous retrouvons zéro:

Les multiples de 2 qui ne comportent qu’un seul 1 seront illustrés par les symétries de la lettre "J".
Les chiffres comportant deux 1 ne seront pas reliés par de simples segments afin d’éviter toute confusion.

Les chiffres comportant trois et quatre 1 seront eux reliés par des segments.
C’est ainsi que Boby Lapointe nous offre un système numérique complet en noms et en chiffres.
Nous pouvons contempler la table de multiplication chiffrée.

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais nous avons un sérieux problème. Vous conviendrez que cette table est totalement incompréhensible. Certes une table de multiplication ne peut pas commencer par HO vue HO multiplié par n’importe quoi donne toujours HO, mais elle devrait débuter par HA, voire HE, ce qui n’est pas le cas. Le typographe, à supposer qu’il n’était pas ivre, n’a pas tiré les conséquences des règles que nous avons énoncées jusqu’ici.
Tournons la page à l’envers.

Vous admettrez que cette table a meilleure façon, nous retrouvons à la première ligne et à la première colonne nos nombres, excepté le HO: HA HE HI BO BA BE BI KO KA KE KI DO DA DE DI.
Terminons avec une application: la statistique Bibi.
Un premier exemple très simple, tiré d’un fait divers relaté par Le Matin orange, dans sa fructueuse collaboration avec le musée de cryptozoologie de Rumine.

On y apprend, le 08.02.04 soit le HOKO HOHE HOBO, qu’un chien viverrin a été retrouvé mort l’année précédente, soit en BIDAHI.

Sachant que la statistique fédérale s’intéresse aussi à ces gros cons de chasseurs, guignons le site de l’office fédéral de l’environnement des forêts et du paysage.

Nous constatons que de 2003 bis 2004, dans un Bibi langage propre à l’administration fédérale, qu’effectivement un chien viverrin a été tiré en BIDAHI. Vous conviendrez qu’il en faut peu pour transformer ces statistiques en Bibi.
Ne résistant point, nous cliquons sur "graphique".

Nous visualisons parfaitement grâce au superlogiciel de l’administration fédérale qu’en BIDAHI il y en eut HA et qu’en BIDABO il y en eut HO.

Pour finir nous pouvons constater que le Bibi a amélioré rétrospectivement les compétences des petits Vaudois, en effet si 50%, en décimal, parviennent à effectuer une division sans fautes, par le truchement du Bibi ce pourcentage s’élève à 80%. En effet 50/100 = 128/256, soit 80% enn base 16 et KOHO pour HAHOHO en Bibi.

Signalons encore à l’aimable assemblée l’existence d’un convertisseur décimal-Bibi disponible sur la toile, qui l’aidera à remplir sa prochaine déclaration d’impôt en Bibi.

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Nous défendons la distinction avec tous ceux qui la défendent!

par Paul Petchi, de la rédaction valaisanne de "La Distinction"

En juin 2004, l’affaire d’un travail de maturité copié-collé par un écolier, sanctionné par l’école et sauvé par un avocat, devient le signe pour un enseignant genevois que l’école secondaire est en échec.
On a supprimé l’émulation, on a "ridiculisé la vertu républicaine qu’était la volonté de se distinguer".
Je me permets de citer plus largement ce commentaire paru dans "L’Atout" du mois de juillet 2004. Ce commentaire est signé d’un homme pour l’instant courageux, otage sous un autre nom du système qu’il dénonce. Il se souvient des humanistes:
"Ces humanistes avaient inventé une école où le mérite départageait les meilleurs, toutes origines confondues, et où ce mérite donnait sa chance à chacun. Ce dispositif de sélection par le mérite et non plus par la filiation ni par la classe sociale, ce dispositif de correction des inégalités sociales est depuis les années 80 combattu, au motif que "sélectionner, c’est exclure", et qu’éprouver en classe les aptitudes des élèves, c’est reproduire les privilèges.
Ainsi à force de..."
Oui, Mesdames et Messieurs, selon cet analyste, c’est à l’extérieur de l’école qu’on doit se distinguer et comme à l’extérieur, il n’y a plus de médiation, c’est la loi (je cite) "du plus fort, du plus malin, du plus rusé, du mieux conseillé, du fils à papa..." qui l’emporte.
Cet homme pour l’instant courageux, qui a renoncé par esprit républicain au privilège de son nom de famille, déplore la fin du mérite scolaire, il semble que cette interdiction de briller s’applique aussi aux professeurs. C’est ce que nous pouvons déduire en tout cas des efforts que fait ce philosophe et écrivain pour se distinguer en dehors de l’institution scolaire. Nous allons voir comment.
Le 13 février 2005, "Le Matin-Dimanche" annonce les résultats d’une enquête concernant le degré déplorable de connaissance en grammaire, syntaxe et orthographe des étudiants de la faculté de lettres de Genève. L’Université est en échec.
Notre pour l’instant vertueux républicain, qui a préféré descendre dans l’alphabet pour s’élever à ses propres yeux, commente et voit trois facteurs qui ont aggravé l’illettrisme en cassant l’école. Au lieu d’être une école républicaine basée sur l’égalité des droits, elle se veut une école égalitariste. Les mesures d’économie l’affaiblissent. Elle renonce au mérite, fleuron des humanités.
Mais je cite plus longuement ce commentaire trouvé dans Novopress.info le 17 février 2005:
"Ces humanistes avaient inventé une école où le mérite départageait les meilleurs, toutes origines confondues, et où le mérite donnait sa chance à chacun. Ce dispositif de sélection par le mérite et non plus par la filiation ni par la classe sociale, ce dispositif de correction des inégalités sociales est depuis les années 80 combattu, au motif que "sélectionner, c’est exclure", et qu’éprouver en classe les aptitudes des élèves, c’est reproduire les privilèges! Mais si nous refusons..."
On remarquera que la pensée de ce commentateur, qui a sacrifié son patronyme valaisan pour d’obscures raisons, a évolué entre juin 2004 et février 2005. "Ce" mérite est devenu "Le" mérite. Un point d’exclamation ponctue l’analyse, quand on se répète, les choses prennent bien sûr un petit air entendu. Quoique dans un contexte différent, comme le prouve le début de la suite...
La fin du mérite scolaire que déplore cet auteur d’une vingtaine de livres écrits sur un temps probablement dégagé par une pédagogie qui n’est plus centrée sur le savoir s’applique assurément aussi aux enseignants. C’est ce que nous pouvons déduire en tout cas des efforts que fait cet homme, dont on dit à Sion qu’il a renoncé à son nom de famille par crainte d’une fatwa, des efforts que fait cet homme, disais-je, pour se distinguer en dehors de l’institution scolaire.
Nous allons voir comment.
Le 16 septembre 2005, pendant le 18e Forum de l’économie vaudoise, Romaine Jean, animatrice, lance le débat en s’inquiétant d’une école qui forme des cancres. Originaire de St-Romain, commune d’Ayent en Valais, Romaine Jean née Jean présente le premier intervenant connu sous le pseudonyme de Jean Romain. Elle l’a déjà reçu à Infrarouge sur le même sujet.

Le plan cet exposé nous montre qu’il y a été prononcé une fameuse phrase où il est question d’une école qui croit que "Sélectionner à partir des capacités des élèves c’est exclure."

Fort de cette présentation publique, sous le regard en chiasme de sa compatriote Romaine Jean, Jean Romain réagit quelques jours plus tard à l’actualité, récente nous sommes le 25 octobre 2005. Des tests de compétences payants sont aujourd’hui organisés, preuve que l’école n’inspire plus confiance. Elle n’ose plus sélectionner. Et Jean Romain d’argumenter en se souvenant des intentions des inventeurs de l’école. Il le fait dans commentaires.com:
"Ces humanistes avaient inventé une école où le mérite départageait les meilleurs, toutes origines confondues, et où ce mérite donnait sa chance à chacun. Ce dispositif de sélection par le mérite et non plus par la filiation ni par la classe sociale, ce dispositif de correction des inégalités sociales est depuis les années 80 combattu, au motif que "sélectionner, c’est exclure", et qu’éprouver en classe les aptitudes des élèves, c’est reproduire les privilèges. Aussi l’école a-t-elle cessé..."
Jean Romain a quelques ressources, quand il se cite lui-même. Dans un mouvement pendulaire, il revient à "ce" mérite de la première version, et pourtant il ne craint pas de proposer une conclusion inédite à sa démonstration.
Remarquons que ses phrases ne tirent leur force de démonstration que de l’accumulation des démonstratifs. Ces, ce, ce, ce, c’est, démonstratifs qui prétendent à une telle évidence qu’on peut renoncer au point d’exclamation.
La fin du mérite scolaire pour les élèves que déplore Jean Romain s’applique probablement aussi aux professeurs. C’est ce que nous pouvons déduire en tout cas des efforts que fait Jean Romain pour se distinguer en dehors de l’institution scolaire. Nous allons voir comment. Très récemment, dans "L’Hebdo" du 3 novembre 2005, il affirme au détour d’une chronique "L’avenir de l’école":
"Ces humanistes avaient inventé une école où le mérite départageait les meilleurs, toutes origines confondues, et où ce mérite donnait sa chance à chacun.
Ce dispositif de sélection par le mérite et non plus par la filiation ni par la classe sociale, ce dispositif de correction des inégalités sociales est depuis les années 80 combattu, au motif que "sélectionner, c’est exclure", et qu’éprouver en classe les aptitudes des élèves, c’est reproduire les privilèges. Aussi l’école a-t-elle cessé..."
On remarquera une variante de taille dans la formulation, qui reproduit mot à mot la précédente. Un retour à la ligne entre les deux phrases concernées, la mise en page fait des deux phrases, deux phases clairement opposées du processus, l’une à l’imparfait, l’autre au présent. Par ce retour à la ligne, Jean Romain ne se pose plus seulement comme philosophe mais comme historien.
La fin du mérite scolaire pour les élèves que déplore Jean Romain s’applique certainement aussi aux professeurs. C’est ce que nous pouvons déduire en tout cas des efforts que fait Jean Romain pour se distinguer en dehors de l’institution scolaire.
Nous allons voir comment.
Dans "Le Régional" du 10 novembre 2005, Jean Romain énonce les huit commandements du pédagogiquement correct. On prétend que le niveau monte, que c’est l’élève qui doit construire son savoir, de manière ludique, dans une école qui est un lieu de vie, ouvert à la transversalité qui apprend à apprendre et tout spécialement apprendre à être, mais je cite plus largement ce commentaire:
"Ces humanistes avaient inventé une école où le mérite départageait les meilleurs, toutes origines confondues, et où ce mérite donnait sa chance à chacun. Ce dispositif de sélection par le mérite et non plus par la filiation ni par la classe sociale, ce dispositif de correction des inégalités sociales est depuis les années 80 combattu, au motif que sélectionner, c’est exclure, et qu’éprouver en classe les aptitudes des élèves, c’est reproduire les privilèges. L’école a cessé..."
L’école a cessé de croire à la méritocratie. Le mérite lui apparaît aujourd’hui comme un piège, voire une imposture.
Un texte de plus en plus dépouillé, dans un nouveau contexte, comme le prouve le début de la suite où il a supprimé le mot aussi. Supprimé les guillemets autour de "sélectionner, c’est exclure". Supprimé le retour à la ligne, quelle concision autour d’une pensée qui se densifie!
La fin du mérite scolaire pour les élèves que déplore Jean Romain s’applique probablement aussi aux professeurs. C’est ce que nous pouvons déduire en tout cas des efforts que fait Jean Romain pour se distinguer en dehors de l’institution scolaire.
Nous allons voir comment. Dans "Le Temps" du 15 novembre 2005, Jean Romain décrit l’échec de l’école primaire. Il dénonce la réforme qui depuis vingt ans en détruit l’efficacité. Après le dépouillement, c’est la profusion. Regardez:
"Ces humanistes avaient mis sur pied [au lieu d’inventé] une école où le mérite départageait les meilleurs, toutes origines confondues, et où ce mérite donnait sa chance à chacun. Ce dispositif de sélection par le mérite et non plus par la filiation ni par la classe sociale, ce dispositif de correction des inégalités sociales est depuis les années 80 combattu, au motif que sélectionner, c’est exclure, et qu’éprouver en classe les aptitudes des élèves, c’est reproduire les privilèges. Ainsi [au lieu de aussi] l’école a cessé de..."
L’œuvre de Jean Romain est donc un work in progress et nous ne manquerons pas de vous signaler toute parution qui pourrait survenir pendant de la durée de cette cérémonie, que nous n’hésiterons pas à interrompre, même durant sa deuxième demi-heure.
L’école que regrette Jean Romain ne permet plus de sélectionner, ne permet plus de briller, ne permet plus de se distinguer, voici pourquoi le régent Putallaz est obligé de briller et de distinguer en dehors d’elle.
Jean Romain Putallaz brille à la manière de Jean Sébastien, qui avait gardé son nom pour signer ses variations Goldberg.
Mais au clavier plutôt qu’au clavecin.
Il le fait avec beaucoup de contrôle, il le fait aussi et ainsi avec un double contrôle: contrôle-c contrôle-v.
Oui l’école, Jean Romain, crois-tu, considère le mérite comme un piège ou une imposture.
Mais pour toi, Jean Romain, sélectionner, ce n’est pas exclure; sélectionner, ce n’est pas forcément couper, tu nous le prouves, puisque sélectionner selon ta méthode, c’est pour copier-coller.

Vous voici, Jean Romain, contraint à vous distinguer en dehors de l’école, la preuve vivante de ce que vous dénoncez.
Oui, mon lapin, en te levant tu te pièges, et brillant comme le plus rusé, le plus finaud, le plus fort, tu m’apparais aujourd’hui comme un distingué flemmard.
Oui, tu as raison, Jean Romain, cette école abrutit, tu nous le dis explicitement: post tenebras brasse!
Cette école abrutit surtout ceux qui la dénoncent, tu nous le dis implicitement, tes histoires bégaient et tu radotes

À bas le sens, à bas la langue; vive la parole, vive le Champignac!

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Le chemin de la liberté, de l’indépendance et de la gastronomie

par Bruno Kemm, directeur des Mines et Salines de Bex

Délicieux Champignaciens, subtiles Champignaciennes,

Au vu de la gloire immortelle qui rejaillit telle une source saumâtre sur chaque Bellerin et sur chaque Bellerine, les Mines et Salines ont dépêché leur directeur en personne. Je viens donc toucher du doigt la gloire immortelle et l’impérissable chef-d'œuvre que constitue le Champignac d’argent.
Vous savez bien sûr qu’en l’an 572, une horde de féroces Lombards s’apprêtait à porter la désolation sur le Pagus Waldensis, le Pays de Vaud. C’est dans la plaine de Bex que fut arrêtée l’invasion. C’est dans la bataille de Bex que l’élan se transforma en déroute. Que dis-je en déroute? En désastre. Selon l’historien mérovingien Frédégaire, à peine dix Germains purent repasser le col du Grand-Saint-Bernard et annoncer au roi de Pavie et à sa couronne de fer cette sanglante débâcle. Depuis lors, les Lombards restèrent en Lombardie et les vaches furent bien gardées.
Vous savez aussi que ce sont les mineurs de Bex qui, les premiers, en mars 1798, dressèrent dans la brise de la révolution le drapeau vert et blanc orné de la devise "Liberté et Patrie". Cette oriflamme chassa l’ours bernois plus efficacement que les troupes du général Ménard. Et le plantigrade dut changer de régime. Fini le saucisson de Payerne. Fini le pain d’Echallens. Fini le blanc de Lavaux. Finie la perche du Léman. Fini le sel de Bex.
Et aujourd’hui, en ce 17 décembre 2005, le Champignac d’argent descend dans la mine et y brille d’un éclat particulier. 572, 1798 et 2005. Les trois dates doivent être plantées comme l’arbre de la liberté dans le cœur des Bellerins et dans les entrailles des Bellerines.
Elles doivent être gravées par nos mineurs au plus profond du plus profond des salines de Bex.
Je le dis sans ambages: ce témoignage de reconnaissance si glorieux soit-il, nous le méritons. Car que serait le canton de Vaud sans Bex? Que serait le Champignac sans sel? Poser la question, c’est déjà y répondre.
Que les Alpes, le Plateau et le Jura soient réunis dans un même canton, c’est bien. Que le pain et le vin soient produits par le même canton, c’est bien aussi.
Mais ce ne serait encore rien s’il nous manquait le sel contre le verglas et pour l’assaisonnement.
Depuis des siècles les Bellerins et les Bellerines montrent d’un doigt vaillant et intrépide le chemin de la liberté, de l’indépendance et de la gastronomie.
Car, en vérité je vous le dis, nul vrai Vaudois n’aurait idée d’arroser son papet de sel teuton. Nul vrai Vaudois ne voterait l’abolition de la régale qui frappe l’importation du sel. Nulle vraie chèvre vaudoise n’a jadis accepté de lécher des pieds aromatisés par le sel du Rhin. Nul vrai Vaudois n’accepterait aujourd’hui de voir sa voiture corrodée par du vulgaire gravier alaman.
Refoulant le Lombard, le Bernois et le sel du Rhin, les Bellerins et les Bellerines incarnent la résistance à la germanisation et à l’uniformisation.Délicieux Champignaciens, subtiles Champignaciennes, je ne crains pas de finir mon discours par ce raccourci saisissant: "Bex est aux Préalpes Vaudoises, ce que la voile latine est au lac Léman."

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L’intransivité prépositive
comme matrice parfois transgressée de la métaphore locutive

par Paul Petchi, intervenant au Centre Romand de Formation des Journalistes

Mesdames et Messieurs les lauréats sous embargo, Mesdames et Messieurs les envoyés spéciaux des rédactions, Mesdames et Messieurs du Grand Jury clandestin et incorruptible du Grand Prix du Maire de Champignac, vous toutes et tous, Mesdames et Messieurs de l’Académie Champignacienne

Nous avons découvert récemment comment l’intransitivité prépositive pouvait générer des spécificités métaphoriques quand il s’agit de désigner l’action de celui qui en use.
C’est cette découverte que nous voulons partager ici, par l’étude d’un cas concret, afin de faire avancer la démocratie.

Nous avons dépouillé l’intégralité des articles publiés par Anne Dousse dans Le Matin et le dimanche dans Le Matin dimanche, entre mars 2002 et décembre 2006, soit plus précisément depuis l’instant où Djamila Rowe sort de l’ambassade de suisse à Berlin jusqu’au moment où Isabelle Moret entre dans le palais fédéral à Berne.
Le Matin du 30 août 2002, nous annonçait un lendemain assez chaud. Le chrétien social Hugo Fasel préparait sur la place fédérale une manifestation contre l’affaiblissement du deuxième pilier et Anne Dousse, correspondante à Berne du Matin, de rapporter ses paroles en ces termes: «Il faut que nous soyons nombreux si on veut obliger le Conseil fédéral à servir les intérêts de la population et non ceux des assurances», martèle avec véhémence le conseiller national et patron des syndicats chrétiens.
Quelques lignes plus bas, Anne Dousse explicite les revendications de Hugo Fasel: Voilà pourquoi les syndicats exigent que les assurances ouvrent leurs livres de comptes. Et si le Conseil fédéral veut changer les règles du jeu, il doit le faire d’une manière précise. «Tant que ces deux conditions ne sont pas remplies, il n’est pas question d’abaisser le taux», tempête Hugo Fasel.
On rend hommage au grand sens de l’observation d’Anne Dousse qui, en bonne entomologiste du palais fédéral, est tout à fait capable de distinguer le martèlement de la tempête, disposant d’un champ métaphorique coloré lorsqu’il s’agit de décrire le ton d’un locuteur.

Elle nous le démontre encore, dans Le Matin du 26 septembre 2004. Anne Dousse décide de mettre en scène un conseiller national valaisan contre un autre conseiller national valaisan, ainsi elle nous rapporte les propos de Stéphane Rossini: Stéphane Rossini se défend de vouloir alimenter la polémique. Il avoue cependant qu’il ne peut plus se taire devant les méthodes d’Oskar Freysinger.
«Il dit ouvertement que mieux vaut un mensonge qu’une vérité mal expliquée. Inacceptable, car il légitime le mensonge», tempête le socialiste.
Puis Anne Dousse développe : Ce qui inquiète Stéphane Rossini, c’est qu’Oskar Freysinger enseigne. «Quel message donne-t-il aux jeunes à qui il doit inculquer des valeurs morales et intellectuelles ? Il fait honte aux Valaisans et jette l’opprobre sur l’enseignement du canton», martèle avec conviction le député de gauche.

Ainsi pour Anne Dousse, Hugo Fasel martèle avec véhémence puis il tempête, alors que Stéphane Rossini commence par tempêter puis il martèle avec conviction.

Quelque trois semaines plus tard, dans Le Matin du 13 octobre, Anne Dousse va contribuer à distinguer par ses métaphores locutives les deux présidents d’Unia, Vasco Pedrina et Renzo Ambrosetti, les deux Tessinois au pouvoir seront offensifs et ambitieux, mais ils seront surtout complémentaires et Anne Dousse nous le prouve en nous rapportant leurs propos: «Les conditions de travail souvent mauvaises dans le commerce de détail, l’hôtellerie ou les transports sont une honte nationale», Vasco Pedrina.
Pour préciser plus bas la spécificité de son collègue: «Nous voulons être le contrepoids social à l’UDC qui mène le bal», Renzo Ambrosetti.

Qui martèle ?
Qui tempête ?

Comment le savoir? Y a-t-il une règle dans la fabrication des clichés d’Anne Dousse? Ses tics en sont-ils, ou ses procédés obéissent-ils à une logique implacable, connue des orateurs eux-mêmes qui choisissent en fonction des circonstances de marteler ou de tempêter? Retour à Hugo Fasel et Stéphane Rossini.

L’un et l’autre selon les moments se mettent à tempêter ou à marteler, est-on capable d’en découvrir les causes ?
Qu’est-ce que les affirmations martelées possèdent que les phrases tempêtées n’ont pas, regardons bien.
Regardons bien ces phrases… Qu’est-ce qui réunit dans le martèlement Hugo Fasel et Stéphane Rossini ? C’est précisément l’intransitivité prépositive.
«Il faut que nous soyons nombreux si on veut obliger le Conseil fédéral à servir les intérêts de la population et non ceux des assurances», martèle avec véhémence le conseiller national et patron des syndicats chrétiens.
«Quel message donne-t-il aux jeunes à qui il doit inculquer des valeurs morales et intellectuelles? Il fait honte aux Valaisans et jette l'opprobre sur l'enseignement du canton», martèle avec conviction le député de gauche.
Oui, ce sont les prépositions «à». On peut donc énoncer provisoirement la règle de l’intransitivité prépositive qui génère une spécificité métaphorique pour désigner celui qui en use: Les phrases contenant la préposition «à» sont martelées, celles qui ne la contiennent pas sont tempêtées.

Revenons donc à nos deux patrons de l’Unia. Laquelle de ces deux phrases contient la préposition «à»? La seconde: selon la règle doussienne, elle se doit donc d’être martelée. Vérifions !
«Les conditions de travail souvent mauvaises dans le commerce de détail, l’hôtellerie ou les transports sont une honte nationale», tempête Vasco Pedrina.
«Nous voulons être le contrepoids social à l’UDC qui mène le bal», martèle Renzo Ambrosetti

Oui, alors que Hugo Fasel est capable de marteler et de tempêter tout seul, alors que Stéphane Rossini est capable de faire la même chose dans l’ordre inverse. Vasco Pedrina et Renzo Ambrosetti peuvent également le faire, ils l’ont fait, les deux ensemble: tous unis, nous sommes forts. Et selon la même règle que s’il s’agissait d’un homme seul.
Autre question. Tempête et martellement sont-ils le propre de la gauche chrétienne, syndicale ou socialiste? Le doute n’allait pas nous tarauder trop longtemps, puisque seulement quatre jours plus tard la presse romande se faisait l’écho d’une polémique entre François Longchamp, directeur de la Fondation Foyer-Handicap et Josée Martin, directrice adjointe de l’association faîtière des Institutions suisses pour personnes handicapées

Alors que pour Le Temps Longchamp dénonce, critique, souligne , conteste, juge, prétend et n’y va par quatre chemins, alors que pour le même journal, Josée Martin réfute, admet, rétorque, répond, s’élève, répète et insiste, Anne Dousse dans Le Matin n’a aucun doute: l’un tempête et l’autre martèle. Qui donc? Oui, le financement de la campagne contre la nouvelle péréquation financière suscite une polémique: «Tous les budgets publics subissent la loi des économies. Chaque franc est compté», xxx François Longchamp.
Et face à lui: «Cet argent provient uniquement des dons de nos associations et qui ont été recueillis à cet effet. Il n’a pas été détourné d’autres actions», xxx Josée Martin.

La réponse est simple: la phrase de Josée Martin contient une préposition «à», elle est donc martelée; François Longchamp, quant à lui, sera condamné à tempêter.
«Tous les budgets publics subissent la loi des économies. Chaque franc est compté», tempête François Longchamp.
Et face à lui: «Cet argent provient uniquement des dons de nos associations et qui ont été recueillis à cet effet. Il n’a pas été détourné d’autres actions», martèle Josée Martin.

Nous allons tenter une ultime vérification avec Micheline Calmy-Rey en 2005: «Grâce au [note du pédagogue: lire «à le»] système SIS, qui contient plus de 13 millions de données sur des personnes recherchées ou disparues, les contrôles et les procédures de vérification des visas gagneront en efficacité», a martelé Micheline Calmy-Rey.
C’est Anne Dousse qui nous le certifie, non sans rajouter plus bas: «Vous vous imaginez, ils se côtoient tous les jours et ils ne peuvent pas s’échanger les informations contenues dans le SIS», tempête la conseillère fédérale.
Le drame survient deux semaines plus tard, où la règle est prise en défaut. Anne Dousse écrit: «Même si 97 % de ces fonctionnaires ont acquis une formation de base comme les CFC, leurs connaissances et leurs compétences sont devenues obsolètes. Certains n’ont jamais suivi de formation continue. Du coup, le support logistique prévu par la Confédération ne sert pas à grand-chose», tempête le conseiller national.

De qui parle-t-elle? Elle le dit plus bas: «Une réorientation professionnelle passe par des bilans de compétences», martèle Yves Christen.
Ici il semble bien que la règle ne soit pas suivie. Et l’on peut s’interroger: que s’est-il passé en mai 2005 pour qu’Anne Dousse n’applique pas cette règle à propos d’Yves Christen? Il faut chercher la réponse dans le Bulletin de Swissolar, dont Yves Christen est le président.
Anne Dousse ne fait pas confiance à Yves Christen parce qu’Yves Christen a un usage élastique de la préposition «à». Il écrit en effet dans le Bulletin de Swissolar du printemps 2005: Puisque l’État ne prévoit pas et donc, ne gouverne pas non plus, c’est à nous de pallier à ses manquements. La Fontaine avait raison, lui qui recommandait dans la morale de sa fable, Le chartier embourbé: «Aide-toi, le ciel t’aidera». C’est le sens de notre engagement.
Quelques jours plus tard, il se cite lui-même sur son propre site à l’occasion du jour du solaire, mais dans une version différente: Puisque l’État ne prévoit pas et donc, ne gouverne pas non plus, c’est à nous de pallier ses manquements. La Fontaine avait raison, lui qui recommandait dans la morale de sa fable, Le chartier embourbé: «Aide-toi, le ciel t’aidera». C’est le sens de notre engagement.”
Nous ne dirons rien de ce proverbe qu’Yves Christen attribue à La Fontaine et qui avait déjà été cité par Jeanne d’Arc à son procès le 15 mars 1431. Nous nous attarderons par contre sur le flou grammatical et l’usage de la préposition «à», suivi de sa renonciation dans les deux versions successives de la publication de l’article.

Ce flou artistique et grammatical ne permet donc pas de décider si Yves Christen a vraiment voulu dire, dans la phrase citée par Anne Dousse qu’elle lui fait tempêter plutôt que marteler: La confédération ne sert pas à grand-chose ou si, en bon syndic de la Fête des Vignerons déplorant le manque de générosité festive de l’État, il déplorait tout simplement que La confédération ne sert pas grand-chose?
Devant pareil clignotement, Anne Dousse a sagement suspendu sa règle. Elle peut désormais s’énoncer ainsi : Toute phrase contenant la préposition «à» est martelée, elle est sinon tempêtée à moins que le locuteur ne soit Yves Christen -plus précisément, parce qu’il a pris aujourd’hui une retraite bien méritée, suite à une carrière nationale qu’il avait entamée comme champion suisse de judo en 1968, remplacé par Isabelle Moret, dite la fée Clochette- à moins que le locuteur ne fût Yves Christen.

Mesdames et Messieurs, je vous remercie tantôt de et tantôt pour votre attention, de ou pour comme alternait Yves Christen dans une systématique que nous explorerons dans notre prochaine leçon, dépouillant l’intégralité de ses discours d’adieux, dont le plus beau, à la fin de son mandat de président, nous a valu cette perle: Je ressens l’émotion qui vous étreint en ces minutes où des pages de votre vis se tournent.
une phrase dont le martellement aurait été forcément inadéquat.

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Discours de réception de Mme Liliane Maury Pasquier
lors de la cérémonie du Champignac 2006

Chères Champignaciennes, chers Champignaciens, c’est un grand honneur pour moi de recevoir aujourd’hui le Champignac d’Or que je convoitais depuis de nombreuses années. On pourrait même dire que, dès ma naissance il y a cinquante ans très exactement, j’ai mis toute mon énergie à gravir les échelons de la rhétorique pour parvenir, enfin, au pinacle de l’art oratoire! Il m’a bien évidemment d’abord fallu apprendre à prononcer des mots puis à faire des phrases pour fréquenter ensuite assidûment les bancs des écoles publiques enfantines, primaires et secondaires de Genève. Entrée en politique en 1979, je me suis exercée à la pratique des discours aux niveaux municipal, cantonal et fédéral mais ce n’est que depuis ma première élection au Conseil national, en 1995, que j’ai pu pratiquer l’art des interviews radiophoniques ou télévisées, catégorie qui me vaut aujourd’hui la distinction que vous me remettez.

En toute modestie, je dois avouer que je suis assez fière de la phrase que j’ai prononcée le 20 mars dernier, au micro de la RSR. D’une concision exemplaire, cette phrase consacrée à la 5e révision de l’assurance invalidité réussit le tour de force de faire référence à deux handicaps en 10 mots. Si on m’avait laissé la possibilité de développer un peu, j’aurais pu encore améliorer mes propos, ce qui aurait donné à peu près ceci : «Tout le débat se base sur un non-dit largement sous-entendu dont l’absence de visibilité laisse percevoir l’intangibilité et l’immobilité absolues.» Et trois de plus! Malheureusement, les impératifs de la radio du 21e siècle m’ont empêchée de le faire.

L’honneur que vous me faites aujourd’hui me touche également particulièrement parce que, d’après mes recherches, peu nombreuses sont les femmes à avoir été couronnées -même si le terme est impropre- du titre de Maire de Champignac. Ma nomination va dans le sens d’une normalisation de la présence des femmes en politique et d’une reconnaissance de leurs qualités fondamentales. Ainsi, comme vous me l’écriviez dans la lettre qui m’annonçait ma désignation, le prix que vous me remettez aujourd’hui «récompense les hommes politiques». Nous pouvons donc en déduire que les femmes sont des hommes politiques comme les autres… ou presque. Je vous invite donc à poursuivre dans cette voie et à me donner de nombreuses succes-sœurs dans les années à venir.

Enfin, mon plaisir est d’autant plus grand qu’aujourd’hui non seulement c’est mon anniversaire mais que, grâce à vous, c’est aussi ma fête!
Les meilleures choses ayant une fin, je m’arrête ici pour mieux pouvoir faire la fête.
Vive l’humour et basta!

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Un projet qui déménage pour la Lausanne de demain

par le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l’assistance publique, Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias, ma petite librairie autogérée,

Dix-neuf ans. Oui, dix-neuf ans !
Cela fait dix-neuf ans que chaque année d’innombrables candidates et candidats s’élancent à l’assaut des sommets champignaciens, sûrs et certaines de décrocher au moins une mention, sinon une statuette, ignorant l’impitoyable sélection démocratique qui ne portera que très peu d’entre eux sur le pavois de la renommée, pour autant que le jury, clandestin et incorruptible, ait validé leur nomination.
Dix-neuf ans, cela fait dix-neuf ans que l’Académie champignacienne se réunit en sous-sol un matin de décembre, gavée de cacahuètes et de mandarines, pour acclamer les élus du jour.
Dix-neuf ans, cela fait dix-neuf ans que je m’habille en pingouin, dans ce costume ridicule dont les coutures vont bientôt éclater.
Et donc, si je compte bien, ce sera l’an prochain que se déroulera le vingtième Grand Prix du Maire de Champignac. Pour marquer cette double décennie, pour perpétuer la mémoire de tous ces lauréats, il faut préparer dès maintenant une cérémonie exceptionnelle.

À cette occasion, il s’agira d’associer étroitement deux partenaires de choix. Tout d’abord, nous fêterons la patrie d’origine du Maire du Champignac. Si elle existe encore, la Belgique sera notre invitée d’honneur. Mais nous associerons également à cet anniversaire sa terre d’adoption, le terroir qui a vu naître et prospérer le Grand Prix: Lausanne.

En effet, longue est la liste des syndics, municipaux et autres élus lausannois ; des pasteurs, écrivains et autres journalistes lausannois ; des promoteurs immobiliers, démographes, muséologues, économistes, colonels, recteurs et autres artisans lausannois qui ont fait œuvre champignacienne. Tous n’ont pas gagné, mais tous ont participé.
Comment exprimer cette fusion entre une ville et une idée ? Comment inscrire dans le paysage urbain de cette ville citadine qu’est la métropole lausannoise tout ce que le Champignac lui a apporté, tout ce qu’elle a donné au Champignac ?

Il nous faut un monument.

Oui, un édifice à l’air libre, solidement campé dans la topographie du lieu, enraciné dans la moraine, qui permettra à tout un chacun de contempler le Maire de Champignac dans sa gloire, dans son élan, dans sa beauté même, je ne crains pas de le dire.
Successivement vouée à la Sainte Vierge, à la médecine allopathique, au parti libéral et, plus récemment, au mouvement olympique, Lausanne trouvera un nouveau souffle, culturel et touristique, en devenant, pour le monde francophone tout entier, la capitale de la rhétorique, le chef-lieu du mieux-disant, l’Olympe de l’éloquence.

C’est pourquoi nous lançons aujourd’hui solennellement une pétition adressée au conseil communal. Les cadres de notre comité de soutien vont d’ailleurs profiter de la présence de nombreuses personnalités dans la salle pour entamer dès maintenant la récolte des signatures au bas de cette pétition, pendant que je vais vous en lire le contenu [voir le texte].
Je vous rappelle que conformément à l’article 33 de la Constitution fédérale et à l’article 31 de la Constitution vaudoise, toute personne, suisse ou étrangère, majeure ou mineure, physique ou morale, jeune ou âgée, grande ou petite, tierce ou seconde, a le droit, sans encourir de préjudice, d’adresser une pétition aux autorités et de récolter des signatures à cet effet. Les autorités sont tenues d’examiner les pétitions qui leur sont adressées et d’y répondre.
Civiques jusqu’au bout, nous ne saurions lancer ce vaste mouvement populaire sans l’accompagner de quelques propositions concrètes. Voici donc les emplacements auxquels nous avons songé pour le futur monument.

Sur la place de Palud, en lieu et place d’une vieillerie trop fardée qui ne représente plus rien, le monument servirait à rappeler à la population que le Grand Prix bat son plein en permanence dans un bâtiment voisin. On pourrait même doter le socle d’un champignacographe, qui enregistrerait les pics d’activité survenant en général le mardi soir. L’abreuvoir sera conservé pour étancher la soif qui s’empare de l’orateur après son acte.

Sur la place du Château, adossé au siège du Conseil d’État, face au Département de la Sécurité et de l’Environnement et à proximité des ruines de l’ancien Grand Conseil, victime, telles les murailles de Jéricho, de ce qu’on y entendit, la statue montrerait que le canton de Vaud, bien que largement extérieur à Lausanne, peut lui aussi, lorsqu’il s’en donne la peine, participer de la flamme champignacienne.

Surplombant la place de la Riponne, à droite du flamboyant Palais de Rumine, l’effigie du Maire de Champignac vibrerait à chaque passage du M2 et bénirait deux fois par semaine le marché aux bestiaux. Munie d’une caméra de surveillance, elle permettrait également d’observer les élus de Lausanne-ensemble, qui chaque nuit depuis cet été montent une garde vigilante autour des distributeurs automatiques de seringues.

Sur la colline de Montbenon, le Maire de Champignac révélerait une facette méconnue de sa personnalité : essayiste et moraliste, penseur exigeant, fervent et scrupuleux, s’efforçant de conjuguer les impératifs de la foi et ceux de la liberté, revenant sur leur convergence et leur communauté de destinée, pratiquant une discipline de la langue, considérée comme une exigence morale et spirituelle. Son socle permettrait surtout d’afficher chaque soir le programme de la cinémathèque.

Enfin, mieux qu’à Rhodes, deux colosses gigantesques pourraient garder les portes du futur Palais du Verbe, au lieu-dit si justement baptisé Beaulieu, face aux Alpes, sous l’axe de la piste 36 de l’astroport intergalactique de la Blécherette. Ces géants brillant de mille feux apporteraient une utilité à un bâtiment en déréliction, dont certains pavillons s’effondrent, et un espoir de revitalisation pour les quartiers du Nord, menacés de se transformer en morne cité-dortoir.

Mais j’arrête là ces perspectives grandioses, destinées à vous encourager à signer et à faire signer la pétition. Rendez-vous en mars 2007 pour le dépôt de notre revendication légitime auprès des autorités.

À bas le sens, à bas la langue, vive la parole, vive le Champignac!
Je vous remercie de votre attention. Nous allons maintenant remettre aux lauréats leurs prix, trois diplômes et deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer.

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Considérations phaléristiques

Par Paul Petchi, Médaille d’Or du Mérite Francophone de la Renaissance française
au titre de l’amour des mots et de la langue française
sous le haut patronage du président de la République française
et des Ministres des Affaires Étrangères, de l’Intérieur, de la Défense et de l’Éducation Nationale

J’aimerais saluer ici un homme qui est en pensée avec nous, Léonard Gianadda. Lauréat du Prix du Colonel Rünzi, comme Stéphane Lambiel d’ailleurs, le distingué Léonard Gianadda a des gros soucis. Comme le maréchal Pierre Cambronne deux cents ans plus tôt, jusqu’au 6 juillet 2007, Léonard Gianadda était chevalier puis officier de la Légion d’Honneur; comme Jane Birkin, à l’avers et au revers, il est également chevalier de l’Ordre du Mérite; et comme le regretté Maurice Métral, chevalier puis officier de l’Ordre des Arts et des Lettres.

Porter en même temps trois décorations françaises n’est certes pas si compliqué puisque l’ordre de préséance a été établi par la Grande Chancellerie de la Légion d’Honneur: d’abord la Légion d’Honneur, ensuite l’Ordre du Mérite, enfin l’Ordre des Arts et des Lettres.

Cambronne, Birkin, Métral.

On a vu Léonard Gianadda, comme Jeanne Moreau, lors de son installation sous la coupole le 4 juin 2003, porter correctement des miniatures de ses médailles dans l’ordre protocolaire.

Il y avait rajouté à senestre ce qui a été identifié sans certitude par notre rédaction comme une miniature de médaille d’officier de l’Ordre du Mérite de la République italienne dans le modèle 1951, dont il est commandeur depuis le 27 décembre 1990, il n’aurait pas été élégant de recevoir l’épée de l’académicien en France en portant en cravate une médaille italienne d’un ordre dont on venait de décorer Marco Materazzi.

Les 4 médailles étaient régulièrement portées sur une barrette rigide apparente en métal.
Cambronne, Birkin, Métral, Materazzi.

Mais voici que tout se complique. Depuis le 6 juillet 2007, une année après Hugues Aufray, Léonard Gianadda a encore gradé, comme on dit chez nous, il est maintenant commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres, dont la médaille en cravate lui a été remise par l’ambassadeur de la République française.

Peut-on porter deux insignes de commandeur en même temps ?
La règle en France veut que Lorsque plusieurs croix de Commandeur, d’un Ordre autre que celui de la Légion d’honneur, doivent être portées en même temps, deux croix peuvent être suspendues autour du cou sur un même ruban.

C’est pour ne pas avoir consulté les traités du bon usage que Léonard Gianadda est apparu ce soir-là en grand costume d’académicien portant ses décorations sur la poitrine, avec plusieurs fautes de goût manifestes.

On voit tout d’abord à dextre la médaille du commandeur de l’Ordre du Mérite de la République italienne, semble-t-il dans le modèle de 2001, portée sans cravate ni ruban et directement épinglée à côté de la médaille de chevalier de l’ordre du Mérite au ruban bleu, puis en dépit de toute préséance la rosette rouge et la médaille d’officier de la Légion d’Honneur, enfin la médaille de l’Ordre de l’Amitié qui lui a été attribuée par oukase du président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine, portée à la russe en triangle.

Comparons Gianadda habillé par l’Académie
et s’habillant seul.

L’erreur est manifeste et la grandiloquence bouffonne.

***

Douze heures plus tard, comme pour donner toute sa signification à la mascarade de la veille, le fils de l’académicien, Maître François Gianadda, municipal à la ville, se promenait, hilare, épée à la ceinture, et bicorne sur la tête, littéralement déguisé en Bonaparte, sous prétexte d’accueillir un groupe de passionnés d’histoire.
Les Gianadda font ce qu’ils veulent chez eux, mais un peu de distinction dans l’exhibition de leurs éminents mérites serait de mise.

Nous avons consulté le groom de l’Académie champignacienne, responsable du dress code des cérémonies. Sa décision est claire: au cas où Il commendatore Gianadda serait reçu par l’académie champignacienne comme récipiendaire de l’un prix du Maire de Champignac :

1. Léonard Gianadda se présentera l’épée du taureau tricorne à la main gauche, et vu l’exiguïté des locaux, le bicorne porté chapeau bas dans l’autre, dans son bel habit vert de membre associé étranger de l’Académie des Beaux-Arts afin de manifester son engagement à développer le patrimoine dans le pluralisme créatif de la phaléristique. Léonard Gianadda pourra porter toutes ses médailles à l’échelle 1/1 au moins, vu sa stature et tout ce qu’il faut pour signifier l’aspect festif de son apparition.

2. Léonard Gianadda portera autour du cou, la Cravate de Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres sous la Cravate de Commandeur de l’Ordre du Mérite de la République Italienne dont le beau ruban rappelle celui du Mérite Agricole. Il pourra choisir de les coudre ou de les tresser. Ou de porter le second à la hauteur de la première boutonnière.

3. L. Gianadda portera sur son cœur sa médaille au ruban à rosette de la Légion d’honneur.

4. Léonard Gianadda portera à senestre de la susdite parce qu’elle lui est hiérarchiquement inférieure autant dans son ordre que dans son grade sa médaille de chevalier de l’Ordre du Mérite. Son habitude de la porter à dextre parce qu’elle lui a été remise plus tôt doit être amendée. Le port des médailles n’est pas un curriculum.

5. Léonard Gianadda appliquera l’usage du maréchal Georgi Konstantinovich Joukov qui portait sa décoration française avec un ruban monté à la russe c’est-à-dire en triangle plutôt qu’en pendante, cette règle appliquée a contrario exige que l’on porte les médailles russes avec un ruban adapté aux usages locaux. Il fera donc remonter sa Médaille de l’Amitié avec un ruban en pendante.

6. Léonard Gianadda ne sera pas autorisé à porter son écu familial à moins qu’il ne soit à cheval, il pourra dès lors se faire précéder de deux écuyers portant les couleurs de Curino dont il est citoyen d’honneur et de Salvan dont sa famille est bourgeoise depuis 1916.

7. Léonard Gianadda ne pourra faire porter devant lui, le cartulaire contenant son diplôme de maturité qu’accompagné de Monsieur le révérendissime abbé de la royale abbaye de Saint-Maurice d’Agaune crossé et mitré avec toge pontificale et diacres d’honneur portant le dit cartulaire dans une monstrance.

8. Pour l’occasion le révérendissime abbé ne fera pas mention de ses titres conférés dans l’Ordre de St-Maurice et Lazare par son altesse royale le Prince Victor-Emmanuel de Savoie, d’abord pour ne pas faire insulte à la République Italienne dont Léonard Gianadda est officier de l’Ordre du Mérite, mais surtout afin de protester encore contre la spoliation du chef de l’Église et l’envahissement des États Pontificaux par le Royaume d’Italie.

9. Léonard Gianadda ne pourra enfin faire porter son certificat de baptême en procession sous la conduite de Monsieur le révérendissime prévôt du Grand Saint Bernard entouré de ses chiens que si la dite procession est suivie par un ramasseur de crottes arborant la médaille qui va avec.

Merci de votre attention.

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Sur les monts de 2007 se lève un nouveau soleil

Par le délégué aux cérémonies solennelles du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l’assistance publique,Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias, Ma petite librairie dramatiquement autogérée,

Rappelez-vous.
Ici même, il y a un an, nous avions promis de convier un invité d’honneur pour concélébrer le vingtième anniversaire des premières candidatures au Grand Prix du Maire de Champignac. Nous l’avons fait, et rapidement. Dès le printemps venu, c’est une longue lettre motivée et engageante que nous avons adressée au premier ministre du royaume de Belgique.
Nous attendons toujours sa réponse.

Nous l’attendrons le temps qu’il faudra.
Car la contrée qui a vu naître le maire de Champignac, l’État qui nous montre qu’on peut vivre durablement sans gouvernement, ne saurait disparaître, même si, en Suisse romande, certains esprits délirants prétendent aujourd’hui annexer la Wallonie et Bruxelles. Gloire à la Belgique, immortelle et indispensable, Mesdames et Messieurs !
Imaginons même un instant un monument qui lui rendrait hommage, imaginons le texte d’une plaque, un énoncé simple et beau :

***

À propos de monument, nous tenons à démontrer aux membres de l’assistance publique qui en douteraient encore qu’a bien eu lieu la remise de la pétition en faveur de l’érection à l’air libre d’une statue grandiose à la gloire du Maire de Champignac. Cette action militante, menée dans l’enthousiasme par un commando d’élite de l’Académie champignacienne, a recueilli un nombre considérable de signatures. En voici, en guise de preuve, un très bref reflet filmé.

Vous aurez noté que les autorités communales ont eu l’extrême délicatesse d’envoyer à notre rencontre un parfait sosie du Maire de Champignac. Qu’il soit ici publiquement remercié !

Passons maintenant aux ordres inférieurs. L’avez-vous remarqué ? Les animaux, grands et petits, occupent une place toujours croissante parmi les médias de par ici, particulièrement au sein des pages du Matin, dans ses éditions de toutes les couleurs.

Cette fine allusion nous fournira l’occasion d’évoquer une date sournoisement passée sous silence ce dernier printemps : le 175e anniversaire de l’expulsion des cochons, truies, gorets et verrats du territoire de Lausanne. C’est en effet le 2 mars 1832 qu’en raison des risques de choléra, la Municipalité prit la décision d’interdire la présence en ville des boîtons.
Aujourd’hui, l’émotion nous saisit quand nous rencontrons de courageux explorateurs toujours à la recherche de ces lieux perdus à jamais.

***

L’année 2007 restera surtout dans les mémoires pour une expérience incroyable de champignacisme en actes que nous avons pu mener a bien à l’occasion de récentes élections au niveau fédéral.
Comme tout un chacun, nous nous demandions si, originaire des terres autrefois romanes que l’expansion du royaume de France avait progressivement rattachées au parler commun issu des langues d’oïl, l’art champignacien pouvait, comme l’idiome si particulier des Schtroumpfs, se traduire dans d’autres langues. À quoi certains beaux esprits, haussant les épaules tout en se poussant du col et en levant le coude, nous rétorquaient que le champignacisme dépendrait, syntaxiquement, lexicalement et même ontologiquement, de la langue française, comme l’a senti le règlement du Grand Prix, qui restreint son périmètre à «toutes les personnes et institutions romandes et assimilées», ce qui est d’une grande clarté.

Or nos laboratoires ont pu mener in vivo la démonstration du contraire. Suivez-moi bien.
Soit au départ une déclaration particulièrement absurde, prononcée par Vladimir Poutine, ivre des vapeurs d’hydrocarbures, et que nous avons découverte sur le blog personnel d’Éric Hoesli, qui aime tant prendre son petit-déjeuner en compagnie du pharaon de Sibérie.

Il y est question de l’Amérique, de Monsieur Bush, de l’ONU et de Co2, avec des mots improbables, tirés de langues diverses, dans un raisonnement abscons, bien dans la manière autoritaire de l’hôte du Kremlin.

Nous avons demandé à notre nouvel ami Mouammar, en visite dans une capitale voisine, qui parle le russe comme je vous cause, de traduire ce charabia en dialecte arabe de sa région.
Voici ce que ça donne :

Le texte reste parfaitement inepte.

Stimulés par ces résultats, nous avons demandé à Maria, infirmière madrilène récemment revenue de Libye pour soigner nos migraines, de nous donner une version en castillan.

Tous les petits-enfants de républicains espagnols présents dans la salle auront perçu le non-sens qui imprègne ce texte.

Mais voici que s’avance Femke, la stagiaire batave de la rédaction de La Distinction, qui, comme Charles-Quint, parle couramment la langue de Cervantès et celle de Heineken.

Malgré son apparence austère, ce document reste totalement absurde.

C’est maintenant au tour de Celia, venue directement de Porto à Romanel pour apprendre l’italien et l’albanais, de nous offrir sa traduction :

Sous sa musique méridionale, le message est tout aussi dénué de signification.

Nous avons demandé la translation suivante à Graham, étudiant de l’École d’Économie de Londres, en train de faire son Erasmus à Lausanne en HEC, et par ailleurs sympathisant de l’Organisation socialiste libertaire.

On pourrait croire à de l’humour britannique, mais non, c’est idiot.

Maria, qui décortique le français spaghetti pour le Centre de Recherches périphériscopiques, s’est prêtée au jeu :

C’est toujours aussi saugrenu.

Sarah, autrefois militante syndicale dans la chimie à Ems et aujourd’hui réfugiée politique en Suisse romande, a planché à son tour :

Cela défie l’entendement !

Puis l’éminent traducteur de l’interminable feuilleton de La Distinction a bien voulu se distraire un moment de l’énormité de sa tâche pour nous livrer sa version :

Et c’est enfin Gerlinde, la correspondante de l’Académie champignacienne en Haut-Valais, qui, au mépris des risques et des dangers, déguisée sous la bannière d’une prétendue liste électorale «Arche de Noé-Amor» dont l’intitulé claque comme un contrepet, a réussi à diffuser ce message de la plus haute importance à la face du monde : Champignac est universel !
Malgré les révoltantes tentatives d’un animateur sectaire, qui en violation de toutes les règles admises du débat démocratique, s’acharna à couper son discours, à casser son élan, à interrompre le flux de sa parole magique et magnifique, notre sœur Gerlinde est parvenue à dire l’essentiel.
Mesdames et Messieurs. Voici son message :

Protection de climat, politique, l’énergie et l’environnement sommes là un même combat et classique domaine, lequel seulement global décontracterait d’attendu trouver une solution globale.
America est légitimée pour trouver solution globale à dire le conseiller fédéral à Berne, mais se bouteiller dans quelle mesure la UNO, l’organisation internationale, la possibilita conduit.
América-Monsieur Bush veut finir cette semaine d’à faire une accord-convention de protection de climat avec 14 l’autres grands Etats d’a fait.
Est-ce que c’est partialiste, partialistich,e être contra de UNO ?
La Suisse, le cœur Europe, besoin solidarité avec les interventionales efforts (…)
Je suis la réduction de Co2, les émissions pollutantes, lesquelles d’entre l’abolition qui autant n’ont besoin obtenir attendre.

On ne peut rien ajouter. Il faut s’arrêter là.

À bas le sens, à bas la langue,
vive Gerlinde, vive la parole, vive le Champignac !

Je vous remercie de votre attention. Nous allons maintenant remettre aux lauréats leurs prix, deux diplômes et deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer.

Mesdames et Messieurs, je passe la parole à l’urne qui va nous communiquer les résultats du grand prix.


Beat, je lis

Par Jean-Pierre Tabin

Beat, je lis dans Le Temps du 12 décembre 2009 que le retour de l’inflation n’est plus exclu, mais ouf, il existe une solution. Selon le chroniqueur du Temps, pour lutter contre celle-ci, le IIIe Reich aurait émis des billets de banque portant sur 1 kg de fer, sur 10 kg, sur 1000 kg. Il écrit que «si l’on fait abstraction du caractère de ce régime, la solution paraît concluante. Si la valeur de la monnaie s’évapore, on garantit ce qu’elle est censée acheter». Faisons donc abstraction du caractère. Mon argent ne vaut plus rien en terme de pain, de lait, de loyer ou de vin, mais je peux l’échanger contre du fer. Sachant que le cours du fer se situe 0,053 € le gramme… chaque tranche de 80 francs suisses pourrait être garantie par une tonne de fer… L’épargne moyenne en Suisse étant de 45’000 fr. environ, si les banques suivaient l’idée géniale suggérée par le chroniqueur du Temps, ce n’est que 4 milliards de tonnes de fer qu’il faudrait accumuler pour la garantir. Une paille. Et l’inflation venue, chaque épargnant·e pourrait réclamer ses 563 tonnes de fer… Rien ne serait donc perdu. Ingvar Kamprad, l’homme qui a rendu populaire les bricolages suédois dans les ménages et qui possède la plus grande fortune de Suisse, serait sans doute ravi de toucher 325 millions de tonnes de fer (à monter soi-même). Reste un problème, un détail : que faire de ce fer ?

Beat encore, je lis dans Le Temps du 5 décembre 2009 que les entreprises américaines en faillite peuvent demander qu’un juge soit nommé illico presto subito gestionnaire de l’entreprise et que ce juge, une fois nommé, pousse les anciens actionnaires dehors, contraigne les créanciers à des concessions, de même que les syndicats et le personnel. Selon le chroniqueur du Temps, «l’effet de cette intervention rapide et plénipotentiaire a pu être observé lors des faillites récentes des deux géants automobiles américains. Ils tournent toujours, et GM envisage déjà de rembourser les fonds publics reçus lors de la restructuration. Mais surtout, la plupart des ouvriers gardent leur place de travail, les entreprises restent physiquement intactes et les clients sont servis à nouveau.» Et d’ajouter qu’il ne «comprend pas l’inertie des syndicats européens et suisses. Avant toute manifestation contre la crise, contre des licenciements, contre la finance déboussolée, il faudrait lutter pour cette réforme de fond.» Il faut dire que ce chroniqueur fut lui-même en son temps (un autre…) un dirigeant syndical et qu’à cette époque déjà ni lui, ni les autres ne le comprenaient. Mais revenons à son idée. Près de 4000 entreprises ont fait faillite en Suisse dans les 9 premiers mois de l’année 2009, il aurait donc suffi de nommer 4000 juges pour les gérer afin de résoudre tous les problèmes, qu’il n’y ait aucun licenciement, sinon de personnes déraisonnables, que la Bourse retrouve le Nord et que les client·e·s soient content·e·s. La Suisse comptant environ 14’000 étudiant·e·s en droit, pas de doute, ces juges peuvent être trouvés. Reste un problème : quand les juges faillite géreront, s’ils faillissent, qui défaillira ?

Encore et encore Beat, je lis dans Le Temps du 21 novembre 2009 que «les villes suisses ne connaissent pas ces faubourgs de HLM délabrés comme beaucoup d’autres villes. En l’absence bénéfique de ces excès de logements dits sociaux, les couches modestes de la population se logent par leurs propres moyens, quitte à être soutenues par des montants en argent liquide et non pas par une aide sociale matérialisée.» On reconnaît ici la tradition à laquelle fait référence le chroniqueur, une tradition venue des philosophes de l’Antiquité qui déjà s’interrogeaient sur la continuité de la matière. Liquide ? Solide ? Pour notre chroniqueur, aucun doute, liquide vaut mieux que matériel. Reste un problème : si l’argent liquide vaut mieux que l’aide matérielle, alors la solution ferrugineuse suggérée par notre chroniqueur est-elle vraiment la bonne ?

Encore Beat, je lis dans Le Temps du 14 novembre 2009 que le parlement suisse discute de réintroduire le prix unique du livre, ce qui revient à ordonner «à l’eau de couler de bas en haut et aux montagnes de se balancer sur leurs crêtes», car «une telle décision équivaut en fait à inverser l’écoulement de l’eau». Vous aurez compris sans doute le rapport entre l’eau et les crêtes. L’eau coule de haut en bas, en principe, quoiqu’avec mon tuyau de douche, je puisse inverser son cours. Mais les crêtes des montagnes, jamais ne balanceront comme des sapins, sauf en cas de tremblement de terre. L’eau est donc à la montagne ce que la crête est à l’écoulement. Le chroniqueur du Temps nous exhorte à ne pas avoir peur du changement et à éviter de forcer «la main aux citoyens par une loi et une application policière». Il conclut que l’idée du prix unique du livre est «un crime, mais, comme disait Talleyrand, il y a pire, c’est une faute.» Talleyrand –ou Fouché, ou Boula– aurait prononcé cette phrase à propos de l’exécution du Duc d’Enghien sur ordre de Napoléon en 1804. Cette phrase a une portée philosophique –encore !– puisque des penseurs tels que Gilles Deleuze, l’inoubliable préfacier de La Vénus à la fourrure de Léopold von Sacher-Masoch s’en sont emparés : méditons donc quelques secondes sur les rapports entre crime et faute. Par exemple : Crime et châtiment est un titre bien moins fort que Faute et châtiment. Le premier livre a été écrit par un tâcheron du nom de Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski, le second aurait pu être écrit par un vrai écrivain, comme Jacques Chessex. Reste un problème : si un crime vaut mieux qu’une faute, la correction est-elle pire qu’un châtiment ?

Toujours Beat, je lis dans Le Temps du 21 novembre 2009 que personne «ne semble se plaindre qu’il faille attendre la troisième génération [des immigrés] pour voir les jeunes pratiquer le violon et le latin». Personne en effet. Il poursuit en disant qu’«on devrait veiller aussi du côté des filles d’immigrés du même âge. Leur situation a souvent moins évolué que celle des garçons.» Il faut en effet attendre la quatrième, voire la cinquième génération pour trouver des filles pratiquant le violon et le latin, ce qui est proprement scandaleux. Veillons donc, et pas par correspondance. Reste un problème : comment dit-on violon en latin ?

Beat désormais éternel, je lis dans Le Temps du 21 novembre 2009, soit une semaine avant la votation minarophobe, que «l’esprit de tolérance distant qui règne en Suisse a du bon lorsque le peuple est amené à voter sur l’interdiction des minarets». Le chroniqueur poursuit en relevant avec force prémonition que «l’interdiction des minarets semble tourner court». Il suggère également que pour expliquer ce qui se passe en Suisse «soit invitée une personnalité suisse auprès de l’émetteur Al-Jazira». C’est désormais chose faite…

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Wikifuites et nous

Par le Maître de Cérémonie

Avant toutes choses, il faut revenir sur des événements récents qui ont passablement remué notre région… Cette année, il y avait un sujet sur toutes les lèvres: Wikifuites!

C’est avec tout son art journalistique et sa capacité d’analyse que Wikifuites a confié à La Distinction le soin de faire bon usage des informations collectées.
Grâce à un travail méticuleux, secret et systématique, de nombreuses fuites ont pu être récoltées. Et comme les petits ruisseaux font les grandes rivières, ces fuites ont inondé toute l’actualité. Ces annonces, devenues les sujets de prédilection de tout un chacun, amenèrent de nombreuses personnalités à se sentir obligées de se mouiller…

Cette affaire brûlante, que l’on compare déjà à celle du Watergate, pourrait, dit-on, même faire vaciller Daniel Brélaz de son fauteuil de syndic… Longtemps un mystère entourait les informations que pouvait détenir l’organisation, ses motivations et ses intentions. Il faut reconnaître que, dans cette affaire, le rôle joué par un homme, Michel Desmeules, fut capital. Le syndic de Montricher, qui jouit d’une influence considérable sur cette planète, osa briser le silence: «Nous avons été tellement tenus au secret que le secret est devenu un vrai secret.»

Il faut avouer qu’à lui seul, Michel Desmeules n’aurait jamais réussi à mobiliser les foules et à faire naître un véritable engouement populaire. Heureusement que Jean-Luc Ardite a su amener le peuple à la démonstration de son adhésion à cette cause: «La majorité silencieuse se tait. Donc on appelle pour ces élections-là à ce que cette majorité silencieuse fasse entendre leur voix par une abstention massive dans les urnes.»

Dans cette démarche silencieuse mais retentissante, certains tentèrent toutefois de minimiser l’affaire, comme Carole Coupy: «Est-il nécessaire de créer un maelström de dialogues de sourds face à ce secret de polichinelle ?»

Certains groupes plus violents en vinrent même à des enlèvements de personnalités. Leur capacité d’action était extrêmement rapide et efficace. La disparition paraissait instantanée. Frédéric Jaton est certainement celui qui a le plus su saisir ces disparitions inexpliquées: «Et voici Ambrosi Hoffmann, le troisième des deux Suisses.»

Afin de faire la lumière sur toute cette affaire, les autorités demandèrent à une commission d’enquête parlementaire d’établir un rapport et de livrer ses conclusions. La présidente de cette commission, Madame Isabelle Truan, vint apporter quelques précisions afin qu’aucun doute ne subsiste. Ses ajouts sont particulièrement explicites: «Ce que je voulais ajouter à mon rapport figure dans mon rapport.»

Au vu de cette brûlante information, nous ne souhaitons pas commenter ces propos et nous préférons vous demander de vous rapporter à l’ajout dudit rapport…

***

Alors que la situation paraissait inextricable et que le célèbre consensus suisse semblait s’effriter et sombrer définitivement, un homme su trouver une solution au problème dont lui-même était partie prenante: «Je suis prêt à me rallier à une proposition qui va dans le sens de ce que je dis.»
Les capacités de concession et de médiation de Michel Mouquin sont véritablement radicales…

Une fois les débats violents, portant sur le procédé même des révélations, apaisés, se développe une problématique autour de l’école et de ses changements. Anne-Catherine Lyon est la seule à pouvoir synthétiser la réussite du système scolaire vaudois: «Or, l’école vaudoise a autant d’élèves très forts que les autres systèmes scolaires, mais davantage de trop faibles. Et le fait que l’on s’occupe des plus faibles leur permet d’être encore meilleurs.»

Une analyste de cette envergure devait nous être largement enviée. Et c’est ici une révélation exclusive: Anne-Catherine Lyon a été enlevée durant quelques temps… On a appris que diverses révélations ont retardé sa libération ; comme le montre magistralement cette phrase de Joël Marchetti: «Une véritable chasse à l’homme a débuté pour trouver cette femme.»

L’entier de la communauté internationale s’est confondu en excuses pour cette bévue et ce manque de discernement. Tous s’indignèrent et condamnèrent les propos du journaliste…

***

Toutefois, certains se plurent à jouer aux avocats du diable en défendant les propos de Joël Marchetti, comme Gregory Logean: «On n’a plus le droit de penser que l’homosexualité n’est pas normale sans passer pour un homophobe.»

Et certains jouent à l’avocat de l’avocat du diable, comme François Longchamp: «Il est tout à fait innocent de ce qu’on l’accuse! Pour preuve, on ne l’accuse de rien.»

Alors que la situation semblait s’enliser, toutes les solutions furent envisagées. Même les plus extrêmes… Ce qui, à juste titre, indigna Maria Roth-Bernasconi: «Franchement, quand j’ai appris qu’il y avait des gens qui voulaient réintroduire la peine de mort, mais j’ai été abattue.»

Ces derniers jours, la situation semble retrouver un certain calme, apparent du moins. Et, au milieu de cette euphorie de tranquillité, j’aimerais que, dans ces circonstances et en guise de conclusion, nous prenions toutes et tous quelques minutes pour méditer sur les propos de notre plus grand philosophe, Stéphane Chapuisat: «Mais tant que ce n’est pas définitivement terminé, rien n’est vraiment fini.»

(Quelques secondes de silence recueilli.)

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Quand la Municipalité statue

Par Jean-Yves Pidoux, municipal lausannois des Services industriels

Vous le savez, Mesdames et Messieurs les représentants de l’assistance publique, de la paresse des médias et de l’organisme délibérant, la Municipalité statue. Me fais-je bien comprendre? Et, lorsqu’elle a statué, elle a de bonnes raisons d’avoir raison. Ce qui est fait est fait, n’est plus à faire, à contrefaire, ni surtout à défaire –en particulier lorsque la Municipalité a choisi de ne pas faire. Tout aussi clairement et indépendamment de cela, la vox populi –ou disons une infime partie de celle-ci, probablement manipulée par des leaders d’opinion dont il plaît à la Municipalité de souligner qu’il leur plaît de se reconnaître comme des leaders– la vox populi, disais-je, a lancé une pétition sur la place de la Palud, une pétition qui prétend imploser une profonde mutation de la physiognomonie de la Ville, en aspirant aussi à la rebaptiser voire à en bouleverser les institutions. Mais ce lancer a loupé lamentablement la fontaine et surtout a négligé de lever les yeux sur la statue qui s’y gèle. Le Conseil communal a voulu qu’un préavis soit rédigé à ce propos. Ce très bel organisme délibérant n’a pas toujours raison –à moins bien sûr qu’il ne fasse siennes les propositions de la Municipalité– mais sa volonté doit être faite. Quoi qu’il en soit donc, la Municipalité a accepté, dans sa prodigieuse collégialité, que ce préavis soit jeté à la face des lausannois en général et du monde en particulier.

Il n’en reste pas moins que celui qui vous parle est le porte-parole de la vérité municipale. Il va donc la dire, la moduler, la proférer en une lente mélopée. Préparez-vous très clairement à une épreuve dont peu jusqu’ici sont sortis réveillés.
Tout aussi néanmoins, je suis ici pour vous rappeler que la Municipalité de Lausanne n’est pas la Mairie de Champignac. Et toute velléité de les confondre, comme celle dont nous avons à débattre ici –et si effervescente que soit cette velléité–, est à vouer à l’usine d’incinération, voire aux plus belles de l’histoire. Quoi qu’il en soit, vouloir, comme l’ont fait certains, concrétiser dans la capitale une virtuosité éminemment et même majoritairement cantonale, serait une faute de goût et de proportion. Lausanne n’est pas le canton, et les confondre c’est comme mêler le cours de la lune avec celui des planètes les plus lointaines de notre système solaire voire carrément celui de la galaxie d’Oscar et Pollux.
Vous aurez remarqué que je dis cela en gardant très clairement à l’esprit le sens de la mesure qui est, comme on peut le déduire à considérer ses magnifiques projections urbanistiques, ses mirobolants plans financiers, ses desseins de stades de métro et de lignes de football, un véritable apanage de la Municipalité (apanage d’ailleurs très probablement appelé à le demeurer à futur, voire à devenir un monopole).

Mais allons plus loin. Comme pourra vous le confirmer tout aussi clairement n’importe quel analphabète à peine capable de lire un journal local (serait-il nimbé de poil à gratuité), notre droit constitutionnel ne nous laisse aucune marge de manœuvre: il est rigoureusement impossible de transformer une célébration de l’esprit en une matérialisation qui, de surcroît non seulement célébrerait, mais encouragerait à la mise en place d’institutions véritablement exogènes. Que nous aimions cela ou non, les contraintes du droit privé comme du droit administratif, du droit des affaires comme du droit public nous interdisent de prendre tar pour bar, de prétendre célébrer un maire là où c’est un syndic qui, très indépendamment, règne. Toutes les dispositions légales, nationales et internationales, qui régissent la propriété cervicale, plombent irrémédiablement la proposition de ces présomptueux ici plaisants, et plongeraient la ville, voire même la Municipalité, dans une terrible irresponsabilité: celle consistant à préconiser l’érection statufiée d’un faciès bien loin d’être de chez nous. Très clairement , cette érection serait de surcoût empêchée par des droits de hauteur, et ce même si la quéquette concernée était réduite à la portion la moins incongrue, et demeurait aussi minime que la prédilection d’un parlement à la laconicité.
Indépendamment de cela –ou plutôt dépendamment de cela–, avec cette érection, les pétitionnaires veulent enfiler une mutation institutionnelle ; le Conseil communal, je regrette d’avoir à le dire très clairement, n’a pas vu toute la perversité de ce saucissonnage. On lui demande le petit doigt et il donne le coude, et ainsi les pétitionnaires ont néanmoins mis le pied dans la porte, mais l’organisme délibérant n’a pas mesuré toute la portée de leur désir d’érection.
Tout aussi clairement et maintenant comme à futur, qu’ils soient en tunnel ou de profondeur nulle, les canaux de l’histoire sont des voies qui leur resteront impénétrables –ce qui, pour une note égrillarde que vous voudrez bien pardonner et en raison de l’érection préconisée, est une sage précaution supplémentaire, qu’une fois encore vous devez à l’application exécutive du principe de précaution préservative.

Quoi qu’il en soit c’est donc pour votre bien, vénérables représentants de l’Institut pour la promotion de la distraction, que la Municipalité vous dit non. Vous dire néanmoins –et pour bien mettre les choses au point– que c’est d’ailleurs parce qu’elle vous dit oui à un niveau qui vous est sans doute à peine compréhensible qu’elle peut se permettre de vous dire un non littéral. Mais ce non de surface qui cache un oui de principe, ce non réel qui propulse la Ville tout entière vers un oui prodigieusement virtuel, immensément immatériel, ce non n’en est pas moins absolument vociférant et irrévocable. Très indépendamment de ce néanmoins, ce non est absolument non négociable. Tout aussi clairement, il n’y a et il n’y aura donc aucun champignon à statufier sur les places de notre hypercentre, pas plus que dans les couloirs ramifiés de notre métro passé, présent et futur. Et si par un malheur extraordinaire il venait au Conseil communal, à notre respecté organe délibélant, l’idée saugrenue de ne pas partager le point de vue que la Municipilarité a si brillamment exposé dans le préavis qui est proposé à sa sagace acceptation, il ne serait alors pas exclu que, dans toute la splendeur de son fonctionnement collégial, l’exécutif s’étonne douloureusement de ne pas avoir été compris et exhale, indépendamment de cela, un spasme d’affliction paroxystique.

Au terme de ce très intéressant débat néanmoins, je me réjouis de votre adhésion participante –car votre enthousiasme à prendre le parti de la Municipalité ne m’a pas échappé– et je vous laisse libres, Mesdames et Messieurs, d’apprécier à quel point l’exécutif, une fois de plus, n'a pas failli. Merci de vous être esclaffés avec tant de retenue et merci de suivre les propositions de notre préavis.

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Réponse de l’Académie champignacienne
à une Municipalité champignacosceptique

Par le délégué aux cérémonies solennelles
du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l’assistance publique,
Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias,
Monsieur le Municipal des transformateurs qui disjonctent,
Ma petite librairie autogérée,

Ainsi donc, elle a fini par répondre. (Par respect pour les autorités, nous feindrons de croire que le corps exécutif est l’auteur de ce texte, alors que tout le monde aura reconnu, derrière la signature du syndic, la patte vraiment si particulière d’Olivier Français.)
Ainsi donc, la Municipalité a fini par répondre à la pétition que vous lui aviez adressée jadis, vous: Champignaciennes, Champignaciens et jeunes Champignacoliques qui faites, chaque jour sauf le vendredi soir et le samedi, la fierté de vos mycéliums.

Dans sa réponse, cette Municipalité tresse bien entendu une avalanche de flagorneries et de professions de foi qui portent l’acte champignacien au pinacle de l’empyrée des cieux du Verbe, mais sous ces compliments choisis se cache un autre sens. Dans l’humus des bonnes intentions affichées, un autre message creuse son chemin souterrain, comme le tunnelier avance dans l’ombre sous la place Saint-Laurent. (Et d’ailleurs c’est à cela que se reconnaît le véritable auteur de ce texte.)
À la fin de l’envoi, la Municipalité touche. Et sa réponse tient au final en trois lettres, dont deux pareilles: NAN. Pas question. On n’en veut de votre monument à la noix. Et pis d’abord, on sait même pas si c’est du lard ou du cochon.

Mesdames et Messieurs de l’assistance publique, Monsieur le Municipal des disjoncteurs transformistes, abasourdis par cette fin de non-recevoir, nous avons d’abord cru que nous avions mal compris. Il fallait soumettre le préavis municipal à une analyse fouillée.
La presse nous expliquait justement hier que, grâce aux cinq millions de volumes des deux derniers siècles numérisés par Google, on venait de faire d’immenses découvertes linguistiques: saviez-vous par exemple que l’expression «Grande Guerre» est apparue en 1914 et qu’elle a pratiquement disparu durant l’été 1939 ? Vous rendiez-vous compte jusqu’à hier que le monde a usé et abusé du mot «grippe» au cours de l’année 1918 ?

Sans prétendre égaler Google, ce génial réacteur nucléaire de recherches, nous avons mené notre enquête. En voici les résultats:

Il y a dans le document municipal 1505 mots, dont seulement 702 différents, ce qui donne une complexité lexicale de 51%, pour une moyenne de syllabes par mot de 1.82. Ah ah…
Sur les 73 phrases du texte, la plus longue fait 160 mots et consiste en une attaque frontale d’une rare perfidie contre le Conseil communal et les pétitionnaires.
Le substantif le plus utilisé est, il fallait s’y attendre, Municipalité: il apparaît 17 fois.
Enfin, en matière de lisibilité, mesurée sur l’échelle de Gunning (qui va de 6, trop cool, à 20, carrément ésotérique), la réponse municipale obtient un score de 17.3. Elle se place à environ deux points du chef-d’œuvre d’Edward Gibbon, Histoire du déclin et de la chute de l’empire romain, qui fut écrit après un long séjour à Lausanne, ne l’oublions jamais!
Et, si l’on rapporte l’échelle de Gunning à celle de Richter, nous obtenons «séisme important, pouvant causer des dommages sérieux dans des zones à des centaines de kilomètres à la ronde, fréquence annuelle».

À cette étape se pose une question, Mesdames et Messieurs de l’assistance publique, Monsieur le Municipal des factures incompréhensibles, pourquoi un tel rejet ?
Écartons le motif le plus vil: l’argent. Lausanne n’a pas de problèmes financiers. Non, non et renon. Elle peut, quand elle veut, créer un M3, et pis un M4, et pis d’autres encore… Elle peut financer de nombreuses chaînes de télé que personne ne regarde… Elle peut empêcher les jeunes de se saouler ailleurs que dans les caves du Comptoir… Elle peut investir des tas de sous dans un stade qu’elle s’apprête à démolir… Elle peut ériger une tour plus haute encore que le bunker hospitalier des radicaux… Oui, la Municipalité de Lausanne peut tout, mais elle veut ce qu’elle veut. Na.

***

Alors, Mesdames et Messieurs de l’assistance publique, Monsieur le Municipal Vert de la Fée Électricité, nous lui répondons qu’il ne suffit pas de vouloir.

Souvenons-nous par exemple d’Ivan.

Ils ont été nombreux à vouloir son départ, à crier «Ivan, on t’en veut!», «Ivan, va-t’en!», «Ivan, du vent!», mais dire n’est pas faire…
Nous avons reçu récemment des nouvelles d’Ivan. Il est toujours parmi nous. On le reconnaît facilement.

Voyez son biceps, son marcel et sa chaînette. Regardez-les bien. On les a retrouvés!

Oui, c’est bien lui!

Il affiche même un nouveau tatouage. Bien sûr, il a changé de costume, pour affirmer sa volonté d’intégration. Il a même trouvé un nouveau métier:

Oui, Mesdames et Messieurs de l’assistance publique, Monsieur le Municipal de la Fée Électricité Verte, la réalité est là, sous nos yeux, plus forte que tous les discours politiques:

Ivan a trouvé du boulot chez Cremo, Ivan est dans le vent, Ivan va dans la vente, Ivan vante le vacherin!

***

Certes, le préavis municipal prétend aller au-delà de notre demande en ne faisant rien. Les auteurs affirment avoir déposé en catimini un monument virtuel en un endroit secret et discret, par modestie, car le patrimoine champignacien est à tous et surtout aux autres: Canton, Confédération, Union européenne, Organisation des Nations Unies. Assez de faux-fuyants, de faux-semblants, de jeux de miroirs, de glaces sans tain, de doubles fonds et de palinodies!
Ici se donne le prix que tous nous envient, ici doit être le symbole permanent du champignacisme. La corruption olympique, le tabagisme, l’injustice fédérale ont bien leurs monuments. Pourquoi pas l’art oratoire?

***

Prend garde, Lausanne, tu te mets en retard ! Pendant que tes édiles atermoient, pendant que le Conseil municipal envoie des piques contre le Conseil communal, pendant ce dernier lui plante des banderilles dans le gras du dos, d’autres villes prennent de l’avance.

Budapest possède déjà un magnifique groupe statuaire incarnant la lutte de Champignacus, célèbre proconsul romain qui résistait aux barbares d’en face.

Pyongyang se prosterne depuis des lustres aux pieds d’un timonier au verbe tout-puissant.

Cascais, près de Lisbonne, honore comme il convient Charles Ier, marin d’eau douce et roi du bon mot.

***

«La vie punit celui qui arrive trop tard.», a dit Mikhaïl Gorbatchev à Erich Honecker le 7 octobre 1989. Puisse le destin épargner à Lausanne le sort de Berlin-Est.
Oui, Mesdames et Messieurs de l’assistance publique, Monsieur le Municipal de la Fée Verte, la cause champignacienne mérite d’être gravée dans le granit le plus aérien. Nous allons nous attacher à creuser dans ce sens.

***

À bas le sens, à bas la langue,
Vive la parole, vive le Champignac !

Je vous remercie de votre attention. Nous allons maintenant remettre aux lauréats leurs prix, deux diplômes et deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer. Le nouveau moulage, qui a engendré ces splendeurs en résine polyuréthane monochrome, est l’œuvre de Christian Probst.

Mesdames et Messieurs, je passe la parole à l’urne qui va nous communiquer les résultats du Grand Prix.

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Elections & pétitions

Par le délégué aux cérémonies solennelles
du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Un mot tout d’abord de remerciements à notre sponsor principal, sans qui rien ne serait possible.

La majorité qualifiée de l’Académie champignacienne est réunie. La séance peut donc valablement se dérouler. Huissiers, veuillez fermer les portes.

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Mesdames et Messieurs de l’assistance publique,

Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias,

Ma petite librairie autogérée,

Il y a pas mal d’émotion dans la salle. On sent la tension monter dans la librairie des pas perdus. Chacun peut percevoir un peu de fébrilité dans le rayon des ouvrages radicaux et libéraux. Nous avons relevé des paroles assez fortes: il faut revaloriser le rôle de l’État, la concordance ne fonctionne que si chacun accepte la concordance, c’est un peu l’aveu d’impuissance de la politique…
De petits calculs, des stratégies, des choses un peu souterraines se fomentent à l’étage. C’est vraiment une information très très importante que je vous livre à l’instant: des manœuvres sont à l’œuvre, et c’est machiavélique.
En plus, avec l’arrivée d’un courant d’air froid en provenance du Groenland, les flocons pourront même descendre jusqu’en plaine.

J’ai personnellement prié l’Esprit Saint afin qu’Il éclaire celles et ceux qui étaient appelés à élire les lauréats de cette année, tant le choix paraissait difficile.
Disons-le, Mesdames et Messieurs, il y a une présence du Très-Haut ici ce matin, il suffit simplement d’ouvrir son cœur à la présence réelle du Verbe.
En Champignac, bien sûr, on ne fait pas de politique, on sert d’abord la rhétorique, que nous avons l’immense chance de pouvoir réaliser en Suisse romande quand bien même ce sont les mêmes personnes. Vous savez, nous sommes tous citoyens du Monde et citoyens du Verbe.

J’espère que tout se passera dans le respect mutuel, dans le respect de notre Règlement, dans le respect aussi de la recherche d’une cohésion du texte dans ce pays, parce que nous avons des années difficiles qui nous attendent, nous avons besoin d’un Conseil fédéral qui soit véritablement fédéré autour d’un seul projet, celui d’aider ce pays à vivre dans la lumière du Champignac.

Sur les réseaux sociaux, nous vivons la cérémonie en direct. On est suivis dans le monde entier : en Australie, au Japon et même à Delémont.
Quelques-uns parmi vous, je le sais, s’efforcent de twitter chaque moment décisif de cette matinée décisive pour l’avenir du champignacisme. De notre côté, nous spécialistes retwittent à donf les twits que vous twittez afin de les transmettre à tous les followers.
C’est une grande nouveauté, rendez-vous compte : il y a quatre ans, la twittosphère n’existait pas.

Mais assez parlé du non-événement de mercredi : trêve de balibernes!
Un événement, véritable celui-là, s’est déroulé cette année dans nos contrées. Je veux parler, bien entendu, de la sortie, sur du vrai papier, du premier recueil de champignacismes certifiés.

Les foules se sont précipitées, faisant la queue devant la librairie plusieurs jours et autant de nuits avant la sortie du livre.

Les médias se sont rués sur l’événement. Il a fallu mettre des barrières et déployer trois compagnies de la Garde municipale dans le quartier afin de contenir la pression des consommateurs avides de posséder le nouvel opuscule, qui se lit même sans connexion Internet.

Il paraît que la télévision romande a raconté…

…que chaque soir, dans ce même quartier de Chauderon, des êtres hâves et reniflant, venus des boîtes de nuit voisines, cherchent à s’en procurer un ou plusieurs exemplaires à n’importe quel prix, afin de faire souffler un vent de folie sur leurs escapades nocturnes.

Un immense succès de librairie donc, dont vous trouverez les derniers exemplaires, miraculeusement conservés, à l’étage d’au-dessus.
Il s’agit d’un ouvrage exceptionnel, parfait cadeau de Noël, de mariage ou de confirmation, excellente préparation à la dissertation française du baccalauréat, merveilleux remède contre l’ennui et la solitude qu’engendrent tant la société moderne que les résultats électoraux. Nul doute que les lauréats 2011, qui ne pouvaient encore y figurer, seront ravis de vous le dédicacer à la fin de la cérémonie…

L’essentiel est dit. Toutefois, il convient de vous retenir, vous et votre attention, encore quelques minutes afin de vous entretenir, Mesdames et Messieurs de l’assistance publique, de quelques pétitions. Au pluriel.

Récemment a en effet été lancée une espèce de supplique, intitulée «Jean-Christophe Schwaab doit être admis candidat au Champignac 2011». Syntaxe désastreuse.

La plupart des 32 noms figurant au bas de cette imploration ont été inscrits par son initiateur, un journaliste appartenant à une certaine presse, celle qui confond l’agitation politique et le commentaire respectueux de l’actualité. La manipulation est évidente.
Rappelons, pour lui et les autres, une fois encore, que la sélection des candidats est opérée selon une méthode scientifique, par des spécialistes d’une haute probité morale, habillés de lin candide. Le Grand Jury, incorruptible et clandestin, incorruptible parce que clandestin, se réunit quatre fois par an, de nuit, dans un sous-sol, revêtu de cagoules, pour choisir entre des candidatures expédiées par les champignaciens de toute la Romandie et rendues parfaitement anonymes. Seule la performance langagière doit compter, sans tenir compte de son auteur.

Exceptionnellement, afin de vous convaincre de sa bonne foi, le Grand Jury a accepté de déclassifier, avant l’échéance séculaire, le procès-verbal de sa séance du 23 septembre dernier…

On vit donc Jean-Christophe Schwaab, après d’âpres débats, échouer par trois fois son examen de passage. Le score est sans appel.
Ce n’est qu’ensuite, apprenant que ces trois formules avaient été émises par le même candidat, en moins de dix minutes, entre 7h40 et 7h50, sur les ondes de Radio-Vatican-Lausanne-Genève-et-Fribourg, que la commission d’éthique du Grand Jury décida d’en faire un exemple, afin de dénoncer les méfaits du dopage langagier au petit matin.

On ne saurait revenir sur une aussi juste décision.

Autre pétition, la nôtre, celle de l’Académie champignacienne, déposée en novembre 2007 à l’Hôtel de Ville de Lausanne.

L’an passé, peut-être vous en souvient-il, un comédien déguisé en municipal des Compteurs électriques était venu nous déclamer la prétendue position de l’autorité exécutive au sujet de notre mouvement de masse en faveur de l’érection d’un monument à la gloire du Maire de Champignac. Grimé, vêtu de gris, l’histrion avait grimacé d’abscons propos sur le patrimoine immatériel, le groupe nominal sans nom et la bière sans alcool. Personne ne crut aux billevesées proférées par ce cabotin usurpateur.
Quelle ne fut pas la surprise de beaucoup d’entre vous lorsque vous découvrîtes dans la masse des médias que la Municipalité avait effectivement fait quelque chose: un projet avait été déposé sans être retiré aussitôt après. Projet qui opposait une fin de non-recevoir à nos demandes. Restait au Conseil communal à en discuter.

Le débat vient de se dérouler devant le législatif de la ville. Il a été d’une haute tenue.

Disons, pour faire court, que si la Municipalité proposait de ne rien faire au nom de la préservation du patrimoine immatériel que représente le champignacisme, les conseillers communaux ont préféré un amendement de la minorité de la commission, qui consistait à dédier à l’esprit du Champignac une obscure niche du M2, quelque part entre Flon et Riponne.

De longues envolées opposèrent au final des orateurs qui divergeaient sur la manière, au propre ou au figuré, d’enterrer le projet.

D’aucuns auraient pu s’offusquer d’une telle rebuffade, s’indigner d’une pareille inappétence pour les beautés du Verbe.
Pas nous.
Nous savions. Nous avions prévu. Nous nous étions préparés.

En effet, c’est la nature profonde de cette ville qui se révèle ici une fois de plus. En voici la démonstration.
Il y a bien longtemps, la Nou­velle Gazette de Zurich avait détaché un correspondant en Suisse romande. Au bout de quelques décennies, le maître espion alémanique perça le secret ultime des Welsches. On l’exfiltra, et il put révéler deux choses:

1. Que Genève était la ville de la Verticalité, avec son aéroport, son jet d’eau, et son aspiration calviniste vers le Ciel.

2. Que le pays de Vaud représentait quant à lui le royaume de l’Horizontalité: l’agriculture, l’infanterie, les platitudes.

Certes, l’agent secret zurichois était parvenu à prédire l’échec de la fusion des deux cantons, mais il oubliait Lausanne, comme d’autres avant lui avaient oublié la Venoge.

La cité des collines n’est ni verticale, ni horizontale.

Elle est creuse.
Et son emblème est le trou.
Par ses rivières enterrées, par ses tunnels, par son métro, par ses finances, par sa manière de boire, Lausanne est bien la ville du trou, la capitale du creux, la Jérusalem du vide.

Il était donc normal et prévisible que Lausanne refuse un projet rempli jusqu’à déborder d’audace, de richesse et de beauté. Il aurait fallu rendre hommage à une gigantesque œuvre collective qui respire le contenu et la plénitude.

Cela ne pouvait pas se faire, cela ne se fera pas.

***

À bas le sens, à bas la langue!
Vive la parole, vive le Champignac!

[Retour au tableau des discours]


Distinguons l'audit interne de l'audit externe

Par Axiome Duchoix,
ingénieur diplômé et grand auditeur d’entreprises

Madame la Conseillère d’État,
Échevins, Échevines,
Boudins, Boudines,
Gourdins, Gourdines,
Amis de la xylolalie et du propre en ordre, l’heure est grave.

Chaque jour qui passe, 30’000 hectares de forêts disparaissent, 300 millions de tonnes de CO2 sont rejetées dans l’atmosphère et 1.74 entreprises vaudoises sont auditées. Il n’est plus une organisation, un service, un club de fainéants subventionnés qui ne soit aujourd’hui audité.


Le tour est donc venu pour l’Institut pour la Promotion de la Distinction et son prestigieux Grand Prix du Maire de Champignac de passer à la casserole. Avant toute chose il convient de différencier l’audit interne de l’audit externe.

Le choix du législateur s’est porté sur l’audit externe. Cela afin d’être aussi transparent que le cristallin de Benoît XVI avant son opération de la cataracte. Contrairement à Pie VI après son opération de la prostate, celui-ci n’a pas reculé dans la numérotation papale.
À quoi sert un audit, me direz-vous ? Premièrement, les questions de bon sens n’ont pas cours dans le domaine. À titre exceptionnel nous allons y répondre.

Avant l’audit, les collaborateurs s’engraissent et tournent en rond comme des cons.

L’audit crée des solidarités, des compétences transversales et permet de construire ensemble un avenir radieux.

Le courant passe, il fait le lien. Comme par magie,

l’audit augmente la performance et dope les ventes du journal.

Un Comité de Copinage et de pilotage, le COPIPIL, devait être désigné par le Conseil des Grands Conseillers de l’État. Des personnalités du monde des arts et des sciences ont été évoquées pour le constituer. Le seul critère de sélection était leur adhésion à la devise de l’administration : «Joindre l’inutile au désagréable».
Les premiers candidats furent :

Piètre Keller, président de l’office du PinArt vaudois. Celui-ci dut toutefois décliner l’offre, s’étant coincé le doigt dans un orifice lors de la dernière mise en bouteille.

Daniel Tulipis, l’animateur que l’on surnomme 1.5 pour mille à la Maison de la Radio. Non pas tant à cause de son taux d’alcoolémie permanent que de l’audience de son émission consacrée à la musique diatonique dans le Chant grégorien sur Espace 2. Il est prévu d’étendre le segment et d’élargir le cercle de son public captif : diaconesses carottophiles de St Loup-y-es-tu. Averroïste de la 1ère heure, connaisseur de l’imposture de l’impanation, théorie hérétique de la dispute rationaliste au dogme de la transmutation. Bref, il s’avéra être un infiltré de l’Internationale communiste au sein de l’Opus dei. Et les fins limiers de la Sûreté vaudoise le confirmèrent, il est valaisan.

Sucette de Roche, dont la candidature a finalement été écartée, ses plaisanteries de corps de garde à la fin des repas mettant mal à l’aise le Chancelier.
Devant tant de désistements, le club de croquet de la maison de l’Élysée se porta in corpore volontaire.

Toutefois la collusion avec le deal à distance des habits en chanvre était trop évidente.

Car même entourés de sacs de patates, on reconnaît toujours les modèles du catalogue Vieillon, jamais imité, toujours égalé.

Le COPIPIL fut désigné dans l’urgence et composé des principaux rédacteurs du journal.

Marcelin Switch, Jean Frédéric Bonzon, Paul Petchi, et de nombreux autres en firent partie,

Une fois le COPIPIL constitué, il divisa l’audit en deux domaines d’activité et d’excellence: les finances et les fils à la papatte, soit le concours du Maire de Champignac et la Qualité de ses processus de nomination et d’élections
Concernant le premier domaine, un des auditeurs faillit. Il s’agit de Marcelin Switch, qui déclara textuellement devant le Comité d’Audit du COPIPIL: «Suite au mandat qui nous a été confié lors de la séance du COPIPIL du blablabla, nous avons procédé, sur la base des documents blablabla. En conséquence, nous recommandons au COPIPIL d’approuver mon sous-rapport d’audit au fil à la papatte, et de m’en donner décharge.»
Et comme il ne pouvait jamais se passer de faire un bon mot, il ajouta: «Je remercie tous les auditeurs de supra La Première.»
Un silence glacial parcourut l’assemblée, car même un adolescent prépubère aurait pu remarquer, entre deux SMS, qu’il y avait bien et bel collusion.

Un document de la Finma confirma malheureusement les faits.

Marcelin Switch fut livré au CHUV, seule institution de rayonnement vaudois à avoir réalisé le rêve du seicento : réunir sous un même toit, l’Académie et la Sainte Inquisition.
Le COPIPIL fut rapidement dissous, les Grands Conseillers s’enquirent de la santé de Piètre Keller, faute de chance, malgré de nombreux efforts, la bouteille n’était toujours pas sortie de l’orifice.

C’est ainsi que Célestin Schnouf, Igor Texte, Marcelle Regamey et d’autres rédacteurs constituèrent le COPIPIL2...


...et coururent au secours du pôvre Marcelin Switch que le Charcutier général du CHUV commençait à soumettre à la question.

Et l’audit interne reprit en toute quiétude.

Tant les processus de sélection et de nomination au concours du Maire de Champignac étaient obscurs qu’il fut décidé de procéder à une analyse dite black-box.

Non pas celle-là !

Voilà.
Deux types de variable d’output furent pris en compte: a) les lauréats au cours des âges, analyse temporelle et qualitative; b) les nominés du cru 2012, analyse quantitative.
Commençons par l’analyse du processus temporel.
Il paraîtrait que le niveau de la langue baisse. Est-ce bien vrai? Alors que l’École de l’Excellence a remis au centre l’élève et les vraies valeurs comme les concours de Miss.

À les voir, on se demande s’il ne vaut pas mieux perdre son titre parce qu’on a posé à poil, plutôt que de perdre ses poils parce qu’on a eu le titre.
Bref, revenons à la qualité des lauréats.

Les premiers lauréats du Champignac d’or furent Adolf Ogi, un conseiller fédéral en exercice, en 1988; Francis Bronson-Thévoz, Municipal lausannois, en 1996; le porte-serviette de Franz Weber alors Conseiller d’État, Pierre Chiffelle, en 2004; un président, mais du FC Sion, Christian Constantin, en 2007.

Notre pronostic, en 2030, le Champignac d’Or ira à Jean-Pierre Patin, entraîneur du Bussignoli Hockey-Club pour «Mieux c’est mieux que moins bien».

En comparaison internationale, le Grand prix du Maire de Champignac sort loin derrière celui du Maire d’Helsinki, talonné par celui du commissaire de Pyong Yang

Nous interrompons cette palpitante analyse afin de transmettre un communiqué du Chef suprême des forces armées lausannoises.

Igor et Grichka Bogdanof ont disparu de l’EMS La Galaxie Rose,

toute personne détenant des informations permettant de les retrouver est priée de s’en abstenir.
Revenons à notre analyse Black-box et intéressons-nous aux nominés 2012.

Tout d’abord, les professions. Il n’est pas étonnant de constater que deux corporations à l’ego narcissique surdéveloppé sortent largement en tête : les journalistes à peine devancés par les politiques.

Sur le plan sexuel, les schémas ont le vit dur, la petite groseille se cache toujours derrière son gros histogramme.

Et pour terminer l’orientation politique, qui nous permet de conclure que le lauréat du Champignac 2012...

...devrait être un homme -politique- de droite. Nous allons bien voir tout à l’heure si le processus de nomination est en phase avec ses grands électeurs.


Comment faire toujours plus que mieux
sur un globe mondialisé chaque jour en révolution permanente

Par le délégué aux cérémonies solennelles
du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l’assistance publique,
Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias,
Monsieur l’agent des services secrets du Président de l’État de Vaud,
Ma petite librairie autogérée,

Chaque année, lorsque l’odeur des marrons grillés se répand dans la ville, au moment de rédiger son discours traditionnel, votre délégué perpétuel aux cérémonies solennelles est saisi par un instant de doute.

L’année champignacienne aura-t-elle été à la hauteur des cuvées précédentes ? Jadis ou naguère, les mots n’étaient-ils pas plus beaux, les tournures plus étincelantes, les envolées plus aériennes ?

Dans un monde toujours plus incertain, où chaque matin, Le Matin nous en fait voir de toutes les couleurs…

Dans un canton où toutes les 24 heures, 24 Heures nous annonce des événements sensationnels…

…des événements qui suscitent l’angoisse des usagers de la route, du train, du tracteur ou du bus pyjama…

…mais des événements qui finissent toujours par sombrer dans l’insignifiance…

…dans une époque où tout le temps, Le Temps licencie ses derniers journalistes et se prépare à passer hebdomadaire en publiant les extraits du Champignac au milieu d’une page outrageusement racoleuse…

Dans un tel monde, comment se peut-il que le niveau champignacien demeure en permanence égal à lui-même?
Je vous le demande un peu…
Cette question, que tout membre de l’Académie ici réunie a dû se poser au moins une fois, s’il est honnête avec lui-même, s’il ne se laisse pas abuser par les fioritures de la rhétorique, s’il ne se paie pas de mots, nous taraude la conscience à l’heure de la petite hypoglycémie qui précède traditionnellement l’apéro du samedi.
Après de longues recherches, après de nombreuses tempêtes cervicales, je suis aujourd’hui, au nom du Grand Jury du Grand Prix du Grand Maire de Champignac, en mesure de vous répondre : c’est parce que l’esprit champignacien n’est pas de ce monde. Il échappe aux contingences du passé, du présent et de l’avenir. Il est, comme un autre l’a dit avant nous à propos d’une autre compilation de citations qui a rencontré un certain succès, il est éternel, incréé et inimitable. Champignakou akbar!

On l’a bien senti passer cette année, ce souffle champignacien, qui décoiffe les réputations les mieux mises en plis.

Un candidat, issu des rangs de la police valaisanne (nous tairons son nom), a fait voter en sa faveur toute sa famille en quelques heures.

Plus au nord, une volée de votes dominicaux a jailli de la Broye profonde en faveur de son bien-aimé représentant de l’autorité cantonale.
Nous verrons tout à l’heure si ces manœuvres ont abouti, alors que, comme dans les rangs de l’UMP et dans les isoloirs de Porrentruy, elles sentent les urnes ivres et les partisans bourrés. Bien loin de déclencher l’acrimonie des perdants et l’exigence enfantine d’un recomptage, elles témoignent de la passion champignacienne, qui est vénielle sans même être un péché.

Bien sûr, profitant d’un public captif, aiguillonné par la soif de connaître enfin les noms des lauréats, j’aurais pu…

…j’aurais pu vous parler longuement du plus beau geste champignacien de l’année…

…j’aurai pu exiger de vous une minute de silence punk en solidarité avec le groupe écossais Oi Polloi, victime des goûts musicaux très sûrs des Municipaux lausannois,
…j’aurais pu célébrer deux nouveaux monuments grandioses dans la ville qui a refusé notre pétition en faveur d’une statue du Maire de Champignac…

Nous avons découvert la gare François Marthaler-La Bonne Combine, où aucun train ne s’arrête jamais…

…et surtout nous avons contemplé le fascinant projet de nouveau parlement vaudois, dont on se demande encore dans quel pays mystérieux les architectes sont allés chercher l’inspiration…

…j’aurais pu gloser et prendre rendez-vous avec le devin qui a prédit la disparition des dealers dans les rues de cette ville en 2013, au plus tard à la fin 2014.

…j’aurai pu dauber sur un événement récent passé inaperçu, que personne n’aurait cru possible durant ce millénaire. Prenant position sur le projet d’interdiction de la mendicité dans les zones habitées de la commune, l’Église protestante vient, il y a quelques jours, pour la première fois depuis la Réforme, de doubler le parti socialiste sur sa gauche.

Mais tout cela serait trop facile, et je préfère vous proposer, Mesdames et Messieurs de l’assistance publique, un moment d’évasion et vous parler de tourisme.
Trop souvent, le Champignacien, la Champignacienne et les Champignachiots s’en vont l’été venu vers une destination banale, comme la mer des Sargasses à la saison des ouragans, la montagne druze syrienne ou la jungle de Bornéo.
Et tous, ils ratent une occasion.
Un pays existe pour nous, les adorateurs de la primauté du Verbe sur la réalité, comme a existé la Catalogne de 1936 pour les anarcho-syndicalistes.

Le Centre National de la Recherche Scientifique a publié en 2010 un extraordinaire guide de voyage dans un pays des merveilles d’Asie centrale, où l’on éteint jamais les cuisinières, parce le gaz est gratuit et que les allumettes ne le sont pas.
Au Turkménistan, un même individu exerça simultanément les rôles de chef de l’État, de leader du gouvernement, de dirigeant du parti unique, de commandant suprême des forces armées, de président de l’Association des Turkmènes du Monde et de pouvoir législatif, car ses décrets ne furent jamais soumis au Parlement.
Qui fut cette force de la nature, comparable seulement à celui qui serait –on ose à peine imaginer la lourdeur de la tâche– syndic et municipal en charge de la culture? Qui fut ce titan moderne?

Sapourmourat Niyazov fut ce géant. Très vite il se fit rebaptiser du beau nom de Turkmenbachi, qui dit si bien ce qu’il veut dire.

Son portrait était affiché en permanence sur les écrans de toutes les chaînes de télévision du pays et sur toutes les coupures monétaires.

Sa statue était montée sur des roulements électriques, qui lui faisaient suivre la course du soleil en permanence. Le Turkmenbachi avait instauré un calendrier parfait dont les mois portaient les noms des membres de sa famille.
Au Turkménistan, les tresses étaient obligatoires pour les filles et les moustaches interdites pour les hommes, car le Turkmenbachi avait rasé la sienne. Le pays était devenu antitabagique le jour où il avait cessé de fumer. Les dents en or étaient interdites parce qu’elles déplaisaient au Turkmenbachi et parce que le ministre de la santé était dentiste. Les historiens furent sommés de prouver, et ils le firent, comme le font toujours les historiens, que l’arbre généalogique du Turkmenbachi remontait à Alexandre par les mâles et au Prophète par les femmes.
Il est également réjouissant de signaler dans les tréfonds de cette courageuse petite librairie que le Turkménistan du Turkmenbachi est le pays du livre, au singulier.

Le Roukhnama contient toute la pensée du Turkmenbachi, en deux volumes seulement, signe d’un remarquable esprit de synthèse. La traduction française a été financée par la maison Bouygues, qui a toujours su reconnaître les œuvres littéraires de grande valeur.
Sa lecture était obligatoire pour obtenir le permis de conduire.
Un exemplaire fut placé sur orbite au moyen d’une fusée russe.
Hélas, les meilleures choses ont une fin. Les meilleurs discours aussi.
Le Turkmenbachi est mort le 21 décembre 2006.
Le ciel s’est assombri. Le sable a sifflé. Le gaz a fui.

Et la déniyazovisation a commencé.

Son successeur, Gourbangouly Berdymouhamedov, était le dentiste du Turkmenbachi, et son ministre de la santé.
Certes, le remplaçant utilise la même brillantine teintée que notre Niyazov ; certes son portrait fut envoyé dans les administrations avant même son investiture ; certes le nouveau père des Turkmènes du monde a fait de la date de son anniversaire une fête nationale qui dure huit jours, mais on sent que le cœur n’y est plus. Ce n’est plus pareil…
Restent les bâtiments et les monuments du Turkmenbachi, encore visibles dans les rues d’Achgabat. Elles valent bien les traces de Tamerlan…
Le Turkménistan : allez-y, vous n’en reviendrez pas, comme disait autrefois Philippe Val. Il y est allé, et il en est revenu, mais dans quel état…

À bas le sens, à bas la langue,
Vive la parole, vive le Turkménistan, vive le Champignac!

[Retour au tableau des discours]


Le rôle de la femme dans le pays

Texte paru seulement dans l’édition romande du Livre du soldat (1959),
sans signature mais probablement de la plume du colonel Maurice Zermatten,
lu par le colonel Stockfisch

2013 aura été une grande année pour l’armée suisse: celle de la révélation.
En effet, à l’occasion de la votation du 22 septembre, le brigadier Denis Froidevaux, président de la Société suisse des officiers, nous a lumineusement éclairés. Avec l’abolition de l’obligation de servir, nous nous serions retrouvés avec une «armée d’excités commandés par des incapables».
On mesure le changement auquel nous avons échappé. Notre pays aurait été transformé de fond en comble, puisqu’il a été de tout temps protégé par une armée d’incapables commandés par des excités.
Le colonel Stockfisch, qui depuis sa dernière apparition au Champignac, a fait de grands progrès en français, a bien voulu confirmer en tout point la révélation du brigadier Froidevaux. Il va nous parler d’un sujet important à ses yeux et aux nôtres.
On claque des talons et on l’applaudit bien fort.

La femme est d’abord la gardienne du foyer.

L’homme est à l’usine, aux champs, à l’atelier, au bureau: il voyage; il est absorbé par la vie professionnelle, politique, sociale, militaire; il se voue aux sports; il est enrôlé dans dix, vingt sociétés; il se doit à ses amis. à ses connaissances…
La femme «vigilante» est au foyer.

– Maman, demande l’enfant. à son réveil, qu’est-ce que je dois mettre aujourd’hui?
La mère a veillé tard pour ravauder les chaussettes, boucher les trous des pantalons; le matin, tout est prêt; chacun trouve des habits propres et bien raccommodés.

– Maman, est-ce qu’on peut manger ?
Du matin au soir de chaque jour, du premier au dernier jour de l’année, la maman est là, qui pense à tous. Qui pense pour tous, qui n’oublie rien, va, vient, sans relâche, se dévoue sans relâche, s’inquiète, se tourmente, fait des prodiges pour que chacun soit content, défend les plus petits contre les plus grands, rend la justice, corrige, console, construit, éduque, redresse, encourage, aime...

Que serait ce foyer, sans elle? D’où lui viendrait sa chaleur, d’où lui viendrait sa lumière? Quand un homme cherche derrière lui ses plus beaux souvenirs, c’est un visage de femme qu’il aperçoit, penché sur lui, c’est le visage rayonnant de sa mère. C’est elle, en définitive, qui fait le pays parce que c’est elle qui fait les hommes.
On le sait d’une expérience douloureuse: presque tous les cas de délinquance infantile sont dus à des enfants sans foyer, à des enfants sans mère.
Ceux à qui une mère a souri, ceux à qui elle a donné le bon exemple, ceux qu’elle a corrigés d’un regard, éduqués d’une parole, redressés d’un reproche sont devenus d’honnêtes gens. C’est sur les genoux maternels que commence l’éducation du citoyen.

C’est elle qui apprend à ses enfants à aimer leur pays, à le servir dans la rigueur de leur conduite. Une bonne mère éprouve de la fierté à voir son fils requis pour la défense des frontières parce qu’elle sait qu’en défendant la patrie, le soldat défend le foyer qu’elle a créé, qu’elle a pour mission de protéger contre toutes les atteintes.

Bien qu’elle ne possède pas encore le droit de vote, elle s’intéresse aux affaires publiques, parce que personne ne connaît mieux qu’elle les difficultés pratiques de la conduite d’un ménage et elle sait bien que la conduite d’un Etat n’est pas autre chose que la conduite d’un grand ménage,
(…)
Gardienne du foyer, éducatrice de l’homme, la femme est aussi le bon samaritain de la société.
– Maman! Je me suis fait mal! crie l’enfant; et il court vers sa mère pour se faire panser, pour se faire consoler.
Partout où il y a un chagrin à calmer, une blessure à soigner, il y a une femme pour comprendre, apaiser, guérir.
Infirmières, elles sont dans tous les hôpitaux du monde, sous la cornette de la nonne ou le voile de la sœur; on imagine difficilement sans leur présence le grand service humain de la souffrance.
Nurses, elles se penchent dans les pouponnières les plus humbles sur les visages des enfants abandonnés. Les orphelinats leur doivent le plus souvent de n’être pas des prisons. Elles savent être mères pour les petits que d’autres ont abandonnés. (…)

Elles se donnent aux tâches les plus répugnantes, soignent les infirmes, les anormaux, pauvres résidus de l’humanité, ne se détournent d’aucune douleur, ne refusent d’entreprendre aucun sauvetage.
Mère, oui, la femme est toujours mère, toujours et partout, mère au cœur immense qui n’a jamais fini d’aimer.
Au besoin, la femme remplace l’homme à l’atelier, au bureau, aux champs, à l’usine, dans la conduite même des affaires publiques. Et l’on ne voit pas, alors, que les choses aillent plus mal pour autant...

Pendant que des centaines de milliers d’hommes gardaient les frontières, durant le dernier conflit mondial, la femme assura la relève avec gentillesse, courage, héroïsme, au besoin. Elle sut maintenir vivante toute l’activité nationale sans perdre sa grâce et son sourire.

La femme faucha, piocha, sema, moissonna, vendangea, à la campagne; elle fit le service du courrier, à la poste; vendit la viande, à la boucherie: pétrit la pâte et fit le pain; négocia, géra, vendit, dans l’entreprise commerciale; soigna les malades comme de coutume; travailla à l’usine, fit marcher la fabrique, cousit, enseigna, écrivit, répondit aux innombrables guichets de nos administrations...

Et le soir, ayant fait son ménage, elle préparait un colis pour le mari, le père, le fils, le fiancé, le filleul, mobilisés...
La [sic] pays, grâce à la femme, continua de vivre de sa vie quasi normale. Les maisons entretenues, les foyers propres, la soupe sur la table, l’essentiel continuait et les «enfants de la guerre» n’auront connu ni abandon, ni froid, ni faim parce que les femmes étaient partout, vaillantes, dévouées, présentes.
On les vit même sous l’uniforme.
Infirmières, conductrices, téléphonistes, télégraphistes, dactylographes, cryptographes, observatrices à terre, cuisinières, en combien d’endroits ne prirent-elles pas la relève de nos soldats, libérant des combattants de tâches qu’elles pouvaient remplir aussi bien qu’eux (...). Ce service, du reste, continue. Il est volontaire, mais chaque année, une cohorte de jeunes filles enthousiastes s’offrent à servir leur pays, sous l’uniforme du Service complémentaire féminin.

Pourtant, c’est encore au foyer que la femme sert le mieux son pays. Là, elle est indispensable, elle est irremplaçable. Elle est la tendresse, la patience, la force discrète, l’amour. Non, la femme n’est pas l’égale de l’homme. Cette égalité grossière que réclament certains démagogues s’exercerait au désavantage de la femme. L’homme et la femme ne sont pas égaux mais complémentaires. La femme est don de soi, élan, tendresse, générosité, dévouement, amour. Et c’est au foyer qu’elle peut le mieux s’épanouir parce que c’est là, dans les temps normaux, qu’elle peut exercer tout à la fois les vertus de son âme, les élans de son cœur et les grâces de son esprit.


L'année champignacienne 2013

Par la représentante du Comité de la librairie Basta!

Mesdames et Messieurs de l'assistance publique, politique et journalistique,
Mesdames et Messieurs de la masse critique, amis de la rhétorique,
Mesdames et Messieurs les Champignacaustiques,

Pour cette 26e édition du grand prix du Maire de Champignac, permettez-moi de vous présenter ce petit florilège, glané au fil des candidatures de cette année.
En préambule, nous tenons à remercier la librairie Basta! de nous recevoir en ces lieux, afin de ne pas chasser un public, que l’on a servi depuis un quart de siècle, comme des malpropres.
Nous avons cette année 40 candidats, dont zéro mort, on peut donc en déduire qu’ils ont tous préféré rester dans les annales de leur vivant.
Il est important de préciser que les absents du concours n’ont pas pris la décision de ne pas présenter leur candidature, ils n’ont simplement pas pris la décision de la présenter. Afin de ne pas se faire de fausses illusions, je précise que les candidats du concours n’ont, en principe, pas non plus pris la décision de présenter leur candidature.
Mais, comme vous le savez, chaque médaille ayant deux revers, nos candidats se retrouvent donc au coude à coude sur deux fronts. Car, à l’heure où les transports charnels tarifés menacent de devenir amendables, on apprend que la gratuité des transports publics ne fait pas recette. C’est probablement la raison qui fait que nos candidats ne parviennent pas à se mettre d’accord sur le chemin à faire.
En effet, si d’aucuns pensent qu’il faut faire passer le chemin plus loin pour aller de l’avant, d’autres estiment au contraire que ce sont justement les impasses qui ouvrent la voie aux plus grandes mobilisations!

Refusant de céder le couteau sous la gorge, car ça fait trop mal au ventre, ils ont fini par se tordre les bras avec des épées de Damoclès, provoquant ainsi un coup de chaleur, qui les a un peu refroidis pour la fin de la course.
Ils ont finalement opté pour un changement radical, en décidant de prendre un virage à 360 degrés, et se sont alors penchés sur la nourriture.
Partant du fait que, avant, l’homme mangeait beaucoup de charognes, car les animaux morts étaient plus simples à tuer, alors que maintenant le sexe est dans toutes les bouches, 175 centimètres, ils en ont conclu que cela ne mangerait pas de pain, d’imposer une journée végétarienne à nos soldats, euh pardon… dans les écoles.
Oui, seulement dans les écoles, car, comme chacun sait, les végétariens présentent 12 % de moins de risques de mourir que les carnivores. Alors la proposition est de laisser nos soldats manger de la viande !
Cette idée recueille l’unanimité des avis favorables, mais ne satisfait pas les besoins de touristes au bord du lac, ce qui prouve que la fin de la danse n’est pas terminée.

Je tiens encore à préciser que, pour la première fois dans l’histoire du Grand Prix du Maire de Champignac, tous les candidats, je dis bien tous, ont obtenu au moins une voix. Aucun n’a été oublié au bord de la route, condamné à picorer les miettes de la gloire lumineuse qui inondera les vainqueurs dans quelques instants. Nous ne verrons pas ce spectacle affligeant de pauvres hères et de misérables héresses hagards et hagardes à la gare de Lausanne, errant à la recherche de quelque badaud pour lui dire: «Vous savez, moi aussi, j’étais nominé au Champignac, mais je n’ai recueilli aucun suffrage!» Et le badaud de demeurer, lui aussi, sans voix.
Chacun a eu ce qu’il méritait. Pour le moindre candidat, il s’est trouvé une généreuse membre ou un vigoureux membre pour lui tendre la main, et lui crier, les yeux dans les yeux: «Je t’ai entendu, ta prestation m’a ému, tu es des nôtres, viens t’asseoir sur le banc!»

Je vous remercie de votre attention. Nous allons maintenant remettre aux lauréats leurs prix, quelques diplômes et deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer.


Halte à la dérision postmoderne, assez de rigolade,
enfin un moment de sérieux, car la situation est grave

Par le délégué aux cérémonies solennelles
du Grand Jury du Grand Prix du Maire de Champignac

Mesdames et Messieurs de l’assistance publique, Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias, Monsieur l’agent secret du Président des Vaudois,
Une fois n’est pas coutume, nous allons quitter quelques instants l’atmosphère de liesse et de bonne humeur qui accompagne traditionnellement cette cérémonie.

Assez de bons mots, assez de fines plaisanteries, plus d’allusions subtiles, de thèses et d’antithèses, de pliques et de répliques, de pets et de contrepets.
Il faut enfin, après tant d’années, dire la vérité aux Champignaciennes, aux Champignaciens et aux Champignachouchoux.
On ne saurait se leurrer plus longtemps, on ne saurait se bercer d’illusions encore et toujours: ça ne peut plus durer. Il faut désormais contempler la réalité dans sa nudité crasseuse et obscène. Les faits sont d’une extrême importance, et il est de notre devoir de les révéler au public.

Un spectre hante notre cérémonie, il est là, tout autour de nous, je ne crains pas de le dire haut et fort. Et si je dois pour cela pourfendre le politiquement correct, qui veut que l’on masque la sordide réalité sous des apparences chatoyantes, en dressant des litières de litotes et des tombereaux d’euphémismes euphorisants, je le ferai, avec des mots simples et drus.
Mesdames et Messieurs de l’assistance publique: un complot est à l’œuvre autour de nous. Un petit groupe de gens malintentionnés s’est donné pour but de ridiculiser les institutions. Ces gens s’avancent cachés, comme des bandits d’opérette, pour accomplir leur sinistre forfait. Jamais ils n’apparaissent au grand jour, toujours ils agissent dans la coulisse, dissimulés derrière des masques, des accessoires ou des postiches. Ces sinistres personnages ont un agenda caché, comme on l’écrit dans les sous-titres des séries TV américaines.

Leurs cibles forment l’élite de la nation. Ni les magistrats, ni les politiciens, ni les militaires, ni les industriels, ni les financiers, ni les éditorialistes, ni les sportifs, ni les artistes, ni même les écrivains du Gros-de-Vaud ne sont épargnés. Ennemie de la véritable autorité, cette conjuration des inciviques n’épargne personne. Toute individualité qui sort de la norme, qui se fait connaître, qui prend la parole devant trois personnes et douze micros, risque de se faire repérer par ce quarteron de conspirateurs, et devenir aussitôt l’objet de leur attention. Comme l’élite polonaise massacrée dans la forêt de Katyn par les sicaires de Staline, le gratin de la crème de Gruyère et des autres régions est visé. On cherche à rendre grotesques les meilleurs d’entre nous. C’est affreux. L’émotion m’étreint, mais je conserverai le cap que je me suis fixé: celui du courage et la sincérité.
Je vais donc laisser libre cours à l’esprit de justice et d’impartialité qui habite le Grand Jury, clandestin et incorruptible, du Grand Prix du Maire de Champignac, et je vais, Mesdames et Messieurs de l’assistance publique, Mesdames et Messieurs de la presse et de la masse des médias, critiquer, vitupérer, dénoncer, pourfendre, clouer au pilori, asseoir au ban d’infamie, payer la dèche, voire trasher… qui donc, me direz-vous?

Et bien, n’écoutant que mon devoir, honoré de votre confiance, de la confiance des membres estimés de l’Académie champignacienne, je vais d’abord appeler les victimes, je vais les convoquer: entre ici, comme dans un moulin, malheureux, malheureuse, avec ton terrible cortège de calomniés et de maltraités, avec ceux qui sont morts de honte pour avoir trop parlé, et même, ce qui est peut-être plus atroce, en n’ayant pas dit un mot...
Sans plus tarder, je vais, sous vos yeux atterrés et sans égard pour mon éventuelle carrière future dans la politique, les médias ou l’enseignement, je vais... –je bous de désigner ces ennemis de l’humanité et du bon goût–, je vais, dis-je, malgré toutes les pressions qui vont tenter de me faire taire dès que j’aurai nommé ces forces obscures, je vais, même si je vois se peindre dans vos pupilles hagardes à la fois l’ombre du doute (va-t-il oser?), et la crainte des répercussions sur l’avenir d’un champ idéologique déjà passablement miné par la démission d’Éric Hoesli du directoire de Tamedia et sa prochaine nomination comme concierge au consulat de Russie, je vais mettre en accusation… une certaine presse !

Ce n’est pas certes pas dans nos habitudes de dégommer les confrères, mais c’est allé trop loin depuis quelque temps. Les feuilles de choux ont trop longuement traîné dans la boue nos édiles d’une façon ignominieuse.
Voici quelques exemples, tous plus infâmes les uns que les autres:

Ces journaux n’hésitent pas à contraindre nos braves élus à s’affubler de tenues grotesques, afin de leur ôter toute crédibilité dans le monde moderne.

Par d’odieux montages, les photographes et les graphistes au service du complot donnent à la majesté souveraine de l’autorité des poses débraillées, quand elles ne sont pas lascives, suggérant par là un laisser-aller contraire à l’énergie vitale qui irrigue les élus du Peuple.

Par les mêmes moyens malhonnêtes, on modifie arbitrairement les proportions auparavant harmonieuses des représentants du pouvoir, afin de suggérer dans l’esprit du public une élasticité qui confine à l’opportunisme.
Pire…

…on nous montre des responsables de la police, détenteurs constitutionnels de la violence légale, en train de triturer des matières dégradantes, au moyen d’instruments de torture, et dans des tenues d’une propreté douteuse.
Parfois, on nous propose des représentations invraisemblables, manifestement contraires à la vie réelle de nos infatigables magistrats, qui consacrent tout leur temps au bien public...

Ces images offensent à la fois le bon sens, la logique formelle, et les principes élémentaires de nutrition.
Le dernier exemple viole la vie privée d’un honorable concitoyen. Voici un portrait qui fait preuve d’une telle indécence que j’hésite à vous le montrer...

Non c’en est trop! Comment ont-ils osé?
Lui, toujours si élégant, si raffiné... Ils ont dû le droguer pour pouvoir le représenter ainsi attifé!
Honte à ces médias de bas étage, haro sur cette presse de caniveau, de compost et de ruclon!

Voilà, Mesdames et Messieurs, ces vérités devaient être dites, cette machination devait être exposée au grand jour, et je me sens tout allégé d’avoir pu le faire devant vous ce matin.
Il ne nous reste plus qu’à revenir à notre vocation première et à honorer respectueusement celles et ceux qui se sont distingués au cours de l’année par leurs exploits oratoires et leurs prouesses scripturaires. Après ce moment difficile mais nécessaire, place à la fête des mots!

À bas le sens, à bas la langue,
Vive la parole, vive le Champignac!

Je vous remercie de votre attention. Nous allons maintenant remettre aux lauréats leurs prix, quelques diplômes et deux magnifiques statuettes que nous devons au très grand Henry Meyer.

Mesdames et Messieurs, je passe la parole à l’urne qui va nous communiquer les résultats du grand prix.


«Il est des moments historiques où il est nécessaire de ne pas garder pour soi
ce qui ne peut être tu sur ce qui n’est pas dit.»

Par lic.phil. L. Debois

Honorés Membres du Grand Jury Clandestin;
chères et chers Membres de l’Académie champgnacienne;
Gardiennes et Gardiens fidèles du patrimoine des bons mots et de la correction ortholexicale;
chers Récipiendaires des Champignac d’Or et d’Argent, heureux mais exclus pour les dix années prochaines;
chers Mentionnés, flattés ou déçus mais pouvant concourir l’année suivante;
chers candidats démunis mais fiers, l’important étant toujours de participer;
cher Coprésident du Symposium International de la Pontaise pour la Promotion du Dilettantisme appliqué sous toutes ses formes;
chers amies et amis des spéculatives matinées de stratus;
chers conseillers et spécialistes de l’estompé et du flou;
cher public captif d’une ironie suavement introspective;
ces Messieurs-Dames de la presse et des médias;
enfin Chers Vous tous qui êtes assemblés en ce lieu protocolaire pour célébrer à nouveau la pensée claire, le verbe haut et le vent dans les branches tortueuses des meilleurs bois indigènes dont on fait les langues, permettez-moi de vous rappeler ce matin quelques vérités élémentaires que je ne saurais aujourd’hui taire. Car il est des moments historiques où il est nécessaire de ne pas garder pour soi ce qui ne peut être tu sur ce qui n’est pas dit.

***

Quoiqu’hivernale, l’heure est grave et les rapports que nous entretenons avec la fertilité de la pensée amphigourique doivent impérativement être redéfinis selon des critères à préciser de toute urgence. Premièrement, en cette période de remises en question, il est temps de rappeler que ce qui se conçoit mollement peut également s’exprimer franchement. Et réciproquement. Mais aussi que le clair-obscur verbal possède des vertus cardinales et ouvre de somptueux points de fuite dans le baroque du béton linguistique confédéral. Dans ce pays de molasse magnifié par son puissant stratus, l’architecture rigoureuse d’une argumentation alambiquée éveille des sources ignorées de poésie bouillonnante, révèle des terres lexicales inconnues et stimule les pulsions syntaxiques ou métaphoriques des aventuriers mélancoliques jusque-là suspendus à la préfiguration en français fédéral d’un nouveau modèle de formulaire de prestation complémentaire ou à la construction d’un cours sur PowerPoint pour le séminaire collectif «Assumer le retour sur soi». Ainsi, telle la candidate malheureuse mais néanmoins remarquée du Point Chablais, pouvons-nous nous écrier que: «Le cœur de l’histoire, du problème, souffre d’une arythmie sévère. Ça hoquète, scande, désappointe, terrible constatation des politiques aiglons. Ici et maintenant, il n’est pas possible de connaître les tenants et les aboutissants de ce triste démêlé. D’un côté de la grille, ceux qui œuvrent à la sueur de leur front afin de s’embellir d’une vie digne et sécurisante, de l’autre, munis d’une éponge, ceux qui absorbent le fruit séculaire des humeurs charnelles ouvrières, afin si possible, sinon rien, de s’enrichir à foison.»

***

Deuxièmement –et vous êtes bien placés pour le savoir ici– le propos concis et paradoxal, le koan du sage indiquant à ses disciples en une secousse mystique la vanité de toute chose, le court-circuit mental dessillant les yeux lourds de pixels et remuant l’âme chargée de tweets de l’homo mediaticus, font également partie de cet arsenal rhétorique, de ce Sonderfall de l’emphase que les Académies du monde entier nous envient. Intronisé comme un roi païen sanctifiant le territoire par le passage d’un corps qui ne lui appartient déjà plus, les deux pieds droits dans ses bottes, l’édile nouvel élu peut ainsi déployer une pensée positive permanente et réveiller la force qui arme le ciment de la nation tout en questionnant subtilement l’impermanence du monde physique: «Il faut prendre l’aspect du bon côté: je crois que les autorités se sont organisées pour que personne ne soit tout seul» nous éclaire sur 24 Heures vidéo en ce jeudi le Jedi fédéral dont le cœur est résolument vaudois (1). Un vertige métaphysique nous saisit alors, comme le revers borgésien d’une médaille qui brillerait par son absence. Des forces obscures sont à l’œuvre du côté même de la forme des choses et des êtres, mais pour optimiser les apparences, il s’agit surtout de ne pas se laisser berner par le désespoir si commun dans nos sociétés contemporaines sans repères. Et de s’écrier en chœur: du bon sens, bon sang, du bon sens et du bon sens! Le blanc au frais, les syndics sur les quais, les enfants en congé et les veaux seront bien gardés.

***

Du baroque et du concis donc! Du baroque pour le rêve, l’aventure et la glorification du point de fuite éternel. Du concis pour saisir le sens ou son absence. Car, vous le savez plus que tous autres, chères Académiciennes et chers Académiciens, cette éloquence qui ne paie pas toujours de mine, constitue un formidable patrimoine culturel immatériel à soigner et à préserver avec autant de soin qu’un ensemble de channes en étain. Et il faut rappeler ici la tâche souterraine et soutenue de celles et ceux qui collectent attentivement et consciencieusement ces trésors de chez nous, ces perles de sagesse rassemblées au fil des années par la Distinction, conservatoire non subventionné d’un héritage dont nos descendants s’enorgueilliront et que le futur nous enviera. Pour maintenir et porter la parole évanescente, il en faut des collecteurs de l’ombre, des chercheurs assidus qui, au péril de leur raison, remettent quotidiennement et chaque jour sur le métier l’écoute et la lecture des médias locaux, cantonaux et fédéraux ou qui plongent dans le chaudron verbal d’une assemblée du conseil communal. À la quête du plus léger déraillement textuel, de la logorrhée subite, de la perle cachée dans le flux et les flots des annonces politiques, économiques et culturelles, entre la triste nouvelle matinale et rituelle du brouillard sur l’Ajoie et les montagnes russes d’une bourse affolée, ils ne se laissent pas distraire par le choc des images et soupèsent sans cesse le poids des mots. Tels les instituteurs, les pasteurs et les préfets d’autrefois, auxquels le Savoir Universel doit tant, ils se font historiens d’un présent où le local n’est pas un vain terme. Sans ces petites mains, ces grandes oreilles et ces esprits fins, je vous le demande, pourrions-nous nous vautrer dans le brouillard de novembre dans la délectation émue de l’esthète qui déguste à la table de la cuisine cette roborative moisson annuelle de citations astucieusement disposée sur une pleine page avec le règlement idoine, ce florilège de pensées stimulantes, stabilisant notre société d’accélération continue et d’obsolescence programmée? Car, Académiciennes et Académiciens, je ne vous apprendrais rien en répétant publiquement ici que le temps passe. Non seulement il passe, mais il fuit même de toute part nous laissant un peu orphelins au bord du bisse. Et la menace du grand silence plane insidieusement sur les envolées lyriques de nos élus, de nos plumitifs, de nos penseurs, de nos experts et de nos spécialistes à nous.

Académiciennes, Académiciens, Lauréats récipiendaires ou Nominés, il est des silences qu’il vaut mieux taire! Car si vous ne les avez pas vus, ils vous ont bien vus:

...

...

...

Subrepticement, ils se sont glissés sur nos murs et dans nos consciences, nous regardant bien en face pendant plusieurs années avant de nous tourner résolument le dos. Sans un mot mais avec insistance alors que même nos institutions financières sont contraintes à la transparence, ils n’ont de cesse de nous enjoindre au silence.

Ce n’est pas sans émotion, chères et chers membres de l’Académie et surtout vous, chers nominés et chers récipiendaires, chers futurs et potentiels candidats, que je vous demande ce matin de résister aux sirènes du silence, et tel l’Ulysse au mât d’Homère de poursuivre avec un enthousiasme soutenu les glissades sémiotiques les plus enivrantes, les retournements et salto verbaux les plus audacieux que nous célébrons avec panache ce matin. Il en va de notre histoire, de notre passé simple et composé. Il en va d’un futur antérieur plus riche et coloré. Haut les cœurs. Et si vous perdez courage, répétez pieusement les préceptes clairs de l’Unesco: «Dans une large mesure, donc, toute mesure de sauvegarde s’inscrit dans la perspective du renforcement et de la consolidation des conditions diverses et variées, matérielles et immatérielles qui sont nécessaires à l’évolution et l’interprétation continues du patrimoine culturel immatériel, ainsi qu’à sa transmission aux générations à venir.» (2) Et n’oubliez surtout pas de régler votre, abonnement annuel à La Distinction, dont le rôle dans la prévention de la disparition de notre patrimoine n’est plus à démontrer.

1) «La folle journée de Guy Parmelin», 17 décembre 2015, www.24heures.ch/video/ ?video_id=235748)
2) www.unesco.org/culture/ich/ fr/sauvegarder-00012


La féminisation des noms concernant les personnes

présentée lors de la remise du Grand Prix du Maire de Champignac
(pour le singulier en 2014 et pour le pluriel en 2015)...

... est disponible sous forme de logogiciels interactifs (Mac ou PC) sur Internet à l’adresse: www.peripheriscope.com/infemination

Les phéminomes malins pluriels

Le logogiciel propose l’étude des 6 sortes d’excroissances typographiques hyperféminisantes qui rendent illisibles les articles de la presse associative: les phéminomes malins pluriels à points d’union (les réfugiè·e·s), à traits d’union (les réfugié-e-s), à parenthèses (les réfugié(e)s), à barre oblique (les réfugié/es), le phéminome malin pluriel diviseur (les réfugiés et les réfugiées ou les réfugiées et les réfugiés) et présente des cas particulièrement graves de phéminomes croisés, d’hypoféminisation, d’hyperféminisation, de transféminisation.

De plus, des couvertures de livres ont spécialement été infectés en laboratoire pour illustrer le terrible handicap que constitueraient les phéminomes pour la lecture s’ils se répandaient dans la littérature.
Tous les exemples sont présentés en fac-similés, lus et commentés. La durée moyenne du parcours logogiciel est de 8 minutes.

L’infémination artificielle singulière

Le logogiciel révèle le véritable but des tentatives malheureuses de féminisation des noms de personnes au singulier. Derrière certaines tendances actuelles, on découvre les trois principes qui résoudront harmonieusement le problème, quand sera reconnue officiellement la faillite attendue de la différenciation à tous crins.
Tous les exemples sont présentés en fac-similés, lus et commentés. La durée moyenne du parcours logogiciel est de 13 minutes.


Vaud vu du train et d'ailleurs

Reportage ethnographique autofictionnel et participatif
de Jibril Ben Der, imam de la mosquée Bel Salât al Ouil Tarrachid

Mesdames et Messieurs les nominés et les membres du jury ; Mesdames et Messieurs les représentants de l’autorité politique et de la force publique ; Mesdames et Messieurs, élite de la nation, fers de lance de nos bataillons ; intellectuels éclairant le chemin pavé de bonnes intentions, Vaudoises et Vaudois ; vous autres, mais pourtant là ; Vaudoises et Vaudois, vous dis-je ; vous autres ; et toi mon amour ; et toi que j’aime aussi mais à qui je ne le dis pas ; et vos gueules dans le fond ; bonjour et bienvenue.

Le 15 août 1966 à 14h30, j’ai croisé un Vaudois. J’en ai même croisé deux, si nous prenons en compte la petite Margarine en jupette qui comptait pour beurre à l’époque et à peine plus aujourd’hui.

Roduit Primeur, grossiste à Lausanne, était venu faire le plein de chair fraîche de tomates indigènes avec son gros camion parqué devant notre concession. D’un côté de la chaussée, mon frère, mes deux grandes sœurs et moi. J’étais petit, malingre, curieux et attentif, avec déjà cette intelligence proprement surnaturelle et une modestie à toute épreuve qui est ma marque de fabrique. Il est rare en effet qu’une telle intelligence ne se sente pas supérieure, qu’elle ne profite pas de l’avantage stratégique dont la nature lui a fait grâce pour dominer le monde, à commencer par ses semblables. Dans mon cas, il n’en est rien. Je suis resté humble, poli, respectueux –même des imbéciles mes congénères– sans jamais les critiquer, ni me moquer d’eux malgré la noirceur de leur âme et la stupidité de leur raisonnement. Être aussi modeste et détaché alors que je suis si généreusement doué est une preuve de sagesse et sans doute un don de Dieu. Si le prix Nobel de la modestie existait, alors je l’aurais reçu. Lors d’une cérémonie en tout point égale à celle qui nous réunit, aujourd’hui. Ici et pas ailleurs. En cette heure précise. Ni plus tôt, ni plus tard.

De l’autre côté de la chaussée, le ci-dessus présenté couple d’enfants, l’un la pomme d’Adam déjà saillante, l’autre de sexe féminin, une pomme Gravenstein de nos vergers à la main.

De part et d’autre de cette dite chaussée, des invectives. Je vous les répète ici. Le plus fidèlement possible : Vaudois, / Pique doigt / Mange la merde avec les doigts / Valaisan / Cul pedzant / Prends ta caque et fous-moi le camp.

À ce moment précis, j’ai pris conscience de l’altérité qui se tenait debout de l’autre côté de la chaussée. L’un avec une pomme d’Adam, l’autre avec une Gravenstein. Une pluie de cailloux, de gravier et d’autres projectiles accompagnait les invectives que nous allons répéter tous ensemble en deux camps d’égale importance, divisés par une chaussée imaginaire.

On y va :Vaudois, / Pique doigt / Mange la merde avec les doigts / Valaisan / Cul pedzant / Prends ta caque et fous-moi le camp.

Auparavant, j’étais un à ceux de Bendre, de Vers-l’Église. Fully. Je n’étais pas comme les voisins, les Roduit, cousin de Roduit primeur à Lausanne, fils à Cécile, à la marchande, qui n’allaient pas à la messe, ni comme les autres Roduit, à Joseph, ceux des routes, qui étaient riches et avaient un chalet à Morgins. Je n’étais pas un Bendre à ceux d’Arthur, qui étaient de Mazembroz et radicaux. J’étais moi, le 4e d’une fratrie de sept enfants et c’était bien assez.

Et voici, qu’un 15 août, jour férié et béni de l’Assomption, un couple d’enfant vaudois mal dégrossis font de moi, de mon frère et de mes sœurs des Valaisans. C’est ainsi donc, par la même occasion unique et désespérée, que j’ai découvert le Valaisan qui était en moi et le Vaudois qui se tenait de l’autre côté de la route avec des pommes honteuses, dans la main pour l’une, sous le menton pour l’autre.

Il a fallu un couple de Vaudois pour me constituer valaisan.

Sans altérité, je n’existais pas, c’est l’autre qui m’a constitué.

Depuis ce jour de l’Assomption 1966, jour sacré qui rappelle la montée au ciel de la Vierge conçue sans le péché originel que nous portons tous par la naïveté d’Adam et la pomme d’Ève, j’ai développé une fascination pour l’autre, le Vaudois. Chaque rencontre, chaque expérience est notée sur des fiches. Fiches qui sont conservées, classées, analysées et ressorties en temps voulu, comme aujourd’hui. Mais de manière aléatoire.

Le 14 juillet 1967, à Chemin-Dessus, où nous étions en villégiature. J’ai aperçu un couple de Vaudois, en tout point conforme à celui précédemment décrit. Lui en chemise blanche et short colonial, elle en jupette plissée, carreaux écossais, chaussettes blanches avec élastique, sandales en plastique.

J’étais avec mon cousin Vital qui est poète et qui est mort. Jeté sous le train. Paix à ses cendres.

Nous avons capturé ces spécimens. Nous les avons conduits dans un poulailler abandonné. Nous les avons attachés au perchoir avec du fil de fer et nous nous sommes adonnés à quelques expériences scientifiques. Enfumage au foin des montagnes, résistance à la fessée cul nu avec orties puis à la branche de framboisiers (oh ça va, dans le fond, une bonne fessée n’a jamais fait de mal à personne !). Nous nous apprêtions à leur tartiner l’anus de slime vert comme le ferait le premier chien venu lorsque Tante Ida nous appela pour le dîner. Et le dîner, c’est sacré, tout comme la Vierge est bénie. Nous avions laissé le petit couple de Vaudois attaché au perchoir et sommes allés manger, bien décidés à poursuivre nos investigations ethnographiques dans l’après-midi.

***

Branle-bas de combat dans le petit village de Chemin qui est –chacun le sait– une sorte de Beverly Hills au-dessus de Martigny, où se retrouve toute la bourgeoisie radicale du lieu, à commencer par les Couchepin, Pascal et François, chancelier de la Confédération, qui avaient invité ce jour-là l’ambassadeur de Belgique à découvrir l’air alpin et les joies rupestres. Les petits Vaudois attachés dans le poulailler étaient des Belges, porteurs d’un passeport diplomatique. Il y eut incident.

Belge ou Vaudois, je n’ai jamais fait de différence. Belge ou Vaudois, c’est du pareil au même. Il y a les autres et il y a nous. Ne jamais pinailler avec les détails. Ne pas se perdre dans les nuances. Il y a eux et nous. Point final. Les catholiques et les autres : musulmans, orthodoxes, athées, protestants ou communistes. C’est tout du pareil au même. Les autres sont dans le brouillard, dans le cloud. L’identité des autres aussi est une fumisterie : mais cette fumée ne me concerne pas.

Le 13 février 1968, l’autre porte les couleurs de Jean-Claude Killy qui s’impose devant Guy Périllat pour huit petits centièmes. À la troisième place du podium, le nôtre : Jean-Daniel Daetwlyer, Vaudois né le 12 avril 1945 à Villars-sur-Ollon.

Hughes Aufray chantait : va doucement, Killy, va doucement. Cette fois-ci, le nôtre était vaudois, mais il était troisième. L’identité est toujours le fruit de manipulations sentimentales. Et elle déçoit.

Le 2 avril 1973, Pompidou est mort. On s’en fiche royalement. Ce n’est pas un des nôtres. Le nôtre c’était Patrick Juvet, Patrick ! Il défendait ce jour-là les couleurs de l’Helvétie au concours Eurovision de la chanson et est arrivé 13e avec je vais me marier Marie. Patrick, mais Rappelle-toi minette. L’année suivante ce fut Abba et ce fut Waterloo.

Patrick Juvet, né en 1950, Celui qui chante, C’est beau la vie, Où sont les femmes ? I love America, est devenu pour moi l’archétype du Vaudois. Blond, efféminé, un peu drogué, tandis que le Valaisan prenait les traits de Bernie Constantin, né trois ans plus tôt à Ayent, auteur du subtil Lola Berlingo et du magistral Switzerland Reggae. Le vôtre est gracile et il gazouille dans les aigus. Le nôtre est taillé à la hache et s’exprime avec une voix d’outre-tombe. Le nôtre semble éternel, le vôtre a disparu. Le Valais est de rock et de rôle, Vaud est instable.

Juvet a pu passer du nôtre au vôtre, parce que l’esprit de lieu est inconstant et le temps incertain. L’identité de l’autre se laisse conduire. L’autre est un caméléon, il change de costume dix fois par jour. Le Nous est monolithe.

***

Cette opposition entre le nôtre et le vôtre s’était manifestée l’année précédente, en 72, sur les pentes de Sapporo qui, outre d’être une marque de bière, est une ville japonaise qui a organisé les jeux olympiques d’hiver. La descente a été gagnée par le Vaudois Bernard Russi, alors que le sympathique, accort et gentil Roland Collombin finissait deuxième.

Russi présente tout ce que je déteste chez les autres. Les Vaudois. Il sait tout mieux que tout le monde, il fait tout mieux avec du style. Il joue les grands seigneurs mais il est vénal. En se lançant sur les pentes de Kitzbühel et du Lauberhorn, il pensait déjà à la campagne publicitaire pour Subaru et aux lunettes qu’il porterait fièrement pour Visilab. Champion olympique, une fois, mais affiche au format mondial pendant 40 ans, sur les murs de nos villes. Pour des lunettes. Il skiait pour les contrats juteux, Russi. Il avait tout prévu, comme un notaire, vaudois, libéral-radical, ça va de soi. Tout comme est vaudois Roger Federer qui place ses revenus indécents dans les banques des émirats alors qu’il pourrait soutenir par ses impôts les nôtres, ici, qui ont soif, qui l’ont applaudi et qui ont cru en lui.

Je ne dis rien de Wawrinka, parce que je suis poli.

***

L’autre est un salaud. Toujours. Le nôtre est sympa comme Collombin. Fidèle comme Castro. Le nôtre a son image rassurante. Il a la casquette du maréchal, la moustache du général Guisan, la verve de Gilles, la plume de Ramuz, la mèche rebelle de Patrick Juvet. Le nôtre est patron du bistrot La Streif à Martigny-Bourg. Vous y allez à toute heure, Collombin vous sert la raclette. Essayez d’aller taper dans la boîte de Leckerli des Federer à Dubai. Essayez l’émincé à la zurichoise dans la villa cossue de la Goldküste où Russi a planté ses bâtons de ski. Essayez. Vous n’en reviendrez pas. Je ne me sens pas identique à eux, je ne me sens pas comme eux. Je ne parle pas leur langue, je ne suis pas suisse comme eux, pas homme comme eux. Je ne suis pas vaudois, je suis l’autre. L’identité est une machinerie à produire du même, de l’identique. Elle produit surtout de l’autre, de l’exclusion.

Il y a à Saint-Maurice un défilé étroit. On peut y mettre une porte pour fermer le canton à clé. Et on a mis cette porte et on a fermé la province à clé. C’est unique dans les annales. D’un côté, Saint-Maurice d’Agaune qui depuis 1’500 ans abrite l’abbé, de l’autre côté de la porte, il y a là : Bex. D’un côté Mix, de l’autre Remix.

Il y avait un cinéma porno à Bex. Je n’ai jamais compris qui avait mis un cinéma porno si proche du Valais et je n’ai jamais su pourquoi le Nouvelliste donnait le programme des projections… À un jet de pomme du jardin du curé, le porno. L’horreur ou la grâce. Cela dépend de votre regard, jeté vers l’intérieur ou l’extérieur et de votre rapport à la chose….

Ah, la pornographie !

Elle incite à changer de position, à varier les points de vue, à regarder par le petit trou de la lorgnette, à prêter un peu attention aux derrières des choses. Vaud semblait la patrie de la liberté pour un jeune de 15 ans vivant dans le seul canton qui se ferme à clé. Et ceci grâce à un cinéma porno. J’y suis allé. Par curiosité. Pour voir. Il n’y avait que des Valaisans dans la salle. Que des nôtres qui trouvaient en ces lieux un asile et un peu de sel pour relever leur libido contrariée. J’ai fait une drôle de mine. Ce n’est pas que le Valais soit limité, c’est Vaud qui est borné. Ils ont marqué la frontière sur toutes les routes. Alors, lorsque la porte est fermée, on ne sait plus si on est enfermé à l’extérieur ou à l’intérieur. Enfermé dehors.

Deux ans plus tard. En 1979, j’avais 17 ans. Les bottines souriantes swinguaient sur le terrain de Colovray. Le même soir, j’ai dansé, j’ai fumé, j’ai bu, j’ai glissé ma main sous la jupe d’une fille, j’ai embrassé une autre. Au petit matin, je suis rentré de Paléo en auto-stop, grâce à un curé intégriste qui se rendait à la messe dans sa Renault 4. C’est en rentrant chez moi après une nuit à la belle étoile que j’ai constaté que les vrais protestants sont catholiques et ils vont à Écône. Le fanion Travail Famille Patrie pendu au rétroviseur a achevé de me convaincre que Vaud était liberté alors que Valais n’était que contrainte

Cette intuition a été renforcée au début des années huitante : Lozane bouge. Centre autonome. La jeunesse dans la rue, des graffitis partout. En mai 82, J’ai discrètement emprunté la voiture au paternel pour aller acheter du shit au centre autonome : 5 grammes pour moi, 8 pour Jérome, 12 pour Grégoire, 5 pour Pierre-Yves, un budget de 300 balles. Rarement le haschich vous ouvre les yeux et éclaire l’esprit, son acquisition oui. Les dealers étaient de Fully. Les spectateurs à Bex étaient de Fully. La fille qui m’a ouvert sa culotte à Nyon était de Fully. Tout ce chemin pour rien. Mais il y a pire. Il y a toujours pire avec la drogue. Je me suis ramassé 120 francs d’amende pour parking sur un passage piéton, puis plus tard dans la soirée, sur le retour à la hauteur du Château de Chillon, 40 francs pour absence de ceinture et autant pour les phares oubliés. Deux cents balles de prunes, pour trois cents francs de shit. C’est plus qu’usurier, c’est ordurier. Ça met le gramme à 18 francs. Dégueulasse.

Je suis rentré chez moi, furieux, vexé, honteux, dépité. J’ai ruminé ma vengeance. Et j’ai décidé de ne plus jamais mettre les pieds dans ce putain de canton de Vaud. Ne plus jamais remettre les pieds dans ce putain de canton de Vaud. De toute façon, à Saxon il y a Rappaz, du Chasselas on en a aussi et un bout du lac, au Bouveret. Ne vous en déplaise. Deux mois plus tard, le 13 juillet, le centre autonome de Saint Martin ferme définitivement ses portes. Les Vaudois aussi ont fini de rigoler, normalisation, vitrification. Glaciation.

L’année suivante j’ai déménagé à Genève. Ah Genève ! J’ai habité 15 ans Genève, ah Genève !!!! Et comme je suis resté fâché, j’ai déclaré : Vaud, c’est ce qu’on voit des fenêtres du train, entre Saint-Maurice et Cornavin, ni plus ni moins. Un no man’s land inutile. Un impensé. J’ai la rogne chevillée au corps, je suis rancunier. Mille fois j’ai traversé le canton, dans un wagon plombé. En voiture, je passais par Évian. Rive gauche. Avec l’aide de mes amis de Genève, ah Genève !, je me suis mis à penser que le Vaudois ne servait à rien. On a Genève pour la ville, le Valais pour les week-ends et la montagne, Fribourg et Appenzell pour les plaisanteries. Vaud est en trop. Il a le front national et trop d’estomac. Il s’étend sans vergogne entre Berne et la Savoie. Il est le prolongement de l’un et vient buter sur l’autre. Il s’étale sans retenue. Il prend tout l’espace. Il est gros de Vaud, fier de ses vignes, de sa Venoge et de son Léman, de sa capitale qui est tel un Golgotha qui fuite vers le Lac. Il est arrogant. Vaud est prétentieux et xénophobe et raciste. Il se gargarise du quant à soi, des différences. Je hais ceux qui chantent les racines et s’époumonent devant les beaux fruits. Le drapeau vaudois proclame la liberté et la patrie, et il met des caméras de surveillance partout, des radars à chaque coin de rue. Tout ce qui pense de travers et pète de côté est mis à l’amende. Police population / surveillance mutuelle : cerveau commun, Kudelski verrouille, code et décode. Le Valais est polisson, Vaud est un enfer policé.

Depuis, j’ai vécu tellement d’expériences, rempli tellement d’autres fiches. Qui ne peut ne peut. J’ai mis de l’eau-de-vie dans mon vin, peu à peu.

Aujourd’hui je sais que le Vaudois est comme le Valaisan, mais en pire. Il est comme le Valaisan, tout comme, tout contre, mais en vieux, tellement envieux.

Oui, Mesdames et Messieurs les nominés et les membres du jury, Mesdames et Messieurs les représentants de l’autorité politique et de la force publique, Vaud est ainsi lorsqu’on l’observe de la fenêtre d’un wagon plombé.

Il est l’élite de la nation, le fer de lance de nos bataillons, éclairant le chemin pavé de bonnes intentions, mais il est aussi l’inverse ou autre chose encore.

Tout son contraire et vice versa.

L’autre est et restera dans le regard de celui qui observe. Et devrait se taire.


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